Derrière lui, une tape sur l’épaule :

« Attention, c’est chaud.
– T’inquiète, je gère. »

Lugh saisit l’assiette, remplie jusqu’à ras-bord de ce qui ressemblait à du ragout. Il lui fallut le temps de la dégager de la banque pour se rendre compte que le récipient était effectivement brûlant et que ses doigts appréciaient peu le contact. Ce fut avec résignation qu’il sentit sa main s’ouvrir. Le cercle de faïence resta un instant suspendu dans les airs avant de s’écraser lamentablement sur le sol. Toute la cafétéria se retourna vers le gaffeur, qui s’inclina jusqu’à terre. Il ne restait plus qu’à sourire.

« Mesdames et messieurs, pour ceux qui ne me connaîtraient pas encore, Lugh Brennan. Enchanté. J’ai tendance à casser des trucs. »

Il y eut une salve d’applaudissements, tandis que le jeune homme saisissait de bonne grâce le seau et la serpillère qu’on lui tendait. La personne avec qui il avait échangé dans la file d’attente s’accroupit, prélevant délicatement les débris de vaisselle. Elle avait les gestes raides et précis.

« Bien joué. Je t’avais prévenu.
– Je ne m’attendais pas à ça.
– Tu sais où nous sommes ? Ils ne tournent pas à énergie réduite ici. Quand je te dis qu’un truc est chaud, il est chaud.
– Merci en tout cas. »

Haussement d’épaules. Lugh baissa la tête et avisa un petit volume à couverture marron qu’il avait dû faire tomber de sa poche en s’inclinant. Il le récupéra, conscient du regard qui pesait sur lui. Les gros caractères maladroits de la couverture n’étaient pas bien difficiles à déchiffrer.

« Le Manuel des Éclaireurs… Qu’est-ce que c’est ?
– Une sorte de journal, répondit Lugh en le rempochant. J’y écris ce qui me vient. Des impressions de voyages, des informations pratiques. Mes recettes préférées, des fois. J’ai tendance à casser des trucs et à avoir des passe-temps stupides.
– Et à te dévaloriser. »

Aucune critique dans le timbre de voix. À peine un peu de curiosité. Le jeune homme sentit sa bouche se dessécher. Changer de sujet.

« Je n’ai pas bien enregistré ton nom, tout à l’heure.
– Faris Duhart.
– Ah oui. C’est toi, au module journalisme ?
– Voilà.
– Moi je…
– Lugh Brennan, promotion des officiers scientifiques. Je sais. Moi, j’ai tendance à écouter. Surtout les gens qui ont quelque chose à dire à propos de tout. »

Faris ignora la protestation étranglée de son interlocuteur et se retourna, demandant à ce que l’on verse une nouvelle portion, avant de saisir prudemment l’assiette à l’aide de quelques épaisseurs de serviette en papier.

« Allez, Lugh Brennan de la promotion des officiers scientifiques. Je t’aime bien. On va s’asseoir et tu me raconteras le reste de tes histoires. À quoi ça ressemble le Niger, pourquoi tu aimes les dessins animés, et qui est Mary Tamm. Et je m’en fous.
– Pardon ?
– Tu peux m’appeler il ou elle je m’en fous. Mais arrête de me reluquer la poitrine, c’est emmerdant.
– Je suis si prévisible que ça ? »

Sourire de loup.

« Non. C’est le talent. »

Ensuite elle a amené Lugh jusqu’à une table un peu à l’écart, où ils ont rencontré Pierre, qui s’est excusé à profusion et Tanith, dont l’incapacité à parler anglais ne l’a pas empêchée de commenter le moindre propos échangé au-dessus des plateaux.

Pas cette fois-ci

Faris s’est figée, sa dernière syllabe sur les lèvres.

« Il nous a fallu du temps pour nous en rendre compte, mais c’est avec vous que tout a commencé. »

Lugh se retourna. Daphné et Miryiam émergèrent de la file d’attente. Miryiam mâchonnait une pomme. Au-dessus de son épaule, une mouche, suspendue en plein vol. La cafétéria n’était plus qu’un monolithe de silence. Gestes pétrifiés. Et au coin de l’oeil un tremblement. Il suffisait d’un rien pour que l’histoire reparte.
C’est avec le même silence que les souvenirs affluèrent sous le crâne de l’officier scientifique de l’Ezia Polaris. La dispute avec Reinhilde. La suspension. Et à la tempe droite.

« Ne pense pas, ne pense pas à la tempe droite, pas encore. »

« Pourquoi vous faites ça ?
– Pour comprendre.
– Vous n’êtes pas Daphné.
– Probablement plus. Ça fait trop longtemps que j’ai été déclinée de son esprit. Il a pu se passer mille événements sur Terre qui font que nous avons changé depuis. Si la Terre existe encore évidemment.
– Si la Terre existe encore…
– Ah non. Pas le coup de l’amnésie. Pas maintenant. Ellipse ! »

Dans l’air, les doigts de Miryiam esquissèrent quelques mouvements discrets. Réglage de curseurs invisibles. Autour d’eux, la réalité s’accéléra. Jusqu’au moment où les images se résorbèrent en un flou lumineux. Les trois spectateurs évoluaient désormais dans un tunnel de formes mouvantes, qui gagnèrent en vitesse jusqu’à ce que Lugh se sente au bord du malaise.
Puis tout se stabilisa. Ils se trouvaient désormais dans un vaste couloir, dont les murs crèmes semblaient irradier une douce chaleur. Un petit groupe bavardait dans une alcôve. Quelques-uns s’étaient assis sur de larges canapés, d’autres sur de hauts tabourets, tandis qu’un silhouette leur faisait face, apparemment lancée lancée dans un discours animé. Miryiam se retourna vers Lugh. Clin d’oeil.

« Je vais passer pour une effroyable nunuche, mais c’est mon passage préféré. »

Il fallut quelques instant au jeune homme pour comprendre ce qui allait se passer. aurait souhaité pouvoir vomir. Ne pas se trouver dans cet espace figé, aseptisé où il était encore moins qu’un avatar de jeu vidéo. À nouveau, il crut qu’il ne parviendrait pas à dissimuler les flammes dont la chaleur irradiait désormais jusqu’au creux de ses épaules. Il parvint à émettre un coassement ridicule :
« Non… »

Miryiam posa un doigts sur ses lèvres.
« Silence.
– Vous n’avez pas besoin… »

Une voix débordante d’enthousiasme lui coupa la parole. Sa propre voix.
– Et alors… alors elle me montre à quoi ça ressemble à l’intérieur ! Vous avez vu ?
– C’était le but de cette matinée. Nous présenter le vaisseau. »
L’intervention de Maya fut totalement ignorée. Le Lugh de cette époque agitait les bras à une vitesse alarmante, menaçant de renverser le sobre mobilier qui les entourait.

« C’est immense ! C’est… C’est délirant ! Comment est-ce qu’ils ont fait pour construire ça ? Avec quelle énergie ?
– Ils y ont mis tout ce qu’il nous reste. »
Ezia ramena l’une de ses longues boucles brunes derrière son oreille. Geste qu’elle avait effectué plusieurs centaines de fois depuis qu’elle avait fait la connaissance du reste du groupe, l’avant-veille. Le menton pincé entre les doigts, elle poursuivit d’une voix posée :
« Ils ont converti tout ce qu’il nous était possible de réunir. Les dernières gouttes de pétrole, le peu d’inertie qu’il reste aux marées, les quelques lux que le soleil parvient encore à produire…
– Raison de plus ! Raison de plus pour tout donner. On porte l’espoir. On porte tout ce qu’il est possible d’avoir ; vous vous rendez compte l’amour qui a été mis dans cette opération ? »

Nouveau geste de la main. Lugh sentit ses doigts se prendre dans un morceau d’étoffe, se retourna.

Le morceau d’étoffe était le pan d’une veste.

Le propriétaire de la veste sourit.

Et, enfin, Lugh se tût. Il avait basculé au-delà des mots.

« Ça me le fait à chaque fois. C’est très beau. De voir comment tu changes à cet instant précis. De voir que tu n’es plus jamais le même. Tu y penses toujours ? Ou alors tu es en colère. Oui, tu dois être en colère. C’est normal. Mais ça fait partie du truc, tu sais. Il faut en passer par là. »

Les lèvres serrées, le jeune homme était aussi silencieux que son moi d’alors. Les deux intelligence artificielles se méprenaient sur un point. Lugh ne luttait plus contre les voix, contre la fureur. Il ne luttait même pas contre l’envie dévorante de pouvoir à nouveau contempler le visage d’Atis pour la première fois.

Tout simplement, il se consumait.

*

* *

Ils avaient atteint le cœur de la planète.

Maya détestait les analogies : elles représentaient pour elle la défaite de l’exigence. Faute de définir, on comparait. Mais il ne s’agissait pas d’une analogie. Le boyau dans lequel ils avaient déambulé des heures durant s’était brutalement ouvert sur une vaste cavité, au milieu de laquelle béait un gouffre vertigineux. Impossible d’en jauger la profondeur.

Et en son sein, le bleu.

La pulsation azur qui ondoyait plusieurs centaines de mètres en-dessous d’eux ne pouvait être conçue autrement que comme un rythme cardiaque. À chaque battement, de nouvelles lueurs étaient projetées dans les airs, le long de la pierre, filant vers la surface. Elle cligna des yeux, imaginant l’un de ces éclairs gagner un point quelconque au-dehors, puis se condenser. Cristal, brume, rayon protecteur. Ou œil, observant une capsule se poser sur le sol de Deux point deux. Pourquoi Maya n’avait-elle pas compris plus tôt ? On lui avait mille fois raconté que, bébé, elle se réveillait systématiquement, sous le poids du regard de ses parents. Être observé par l’un de ses congénères faisait peser sur ses épaules une chape de plomb. Alors par une planète toute entière…

« Une conscience… »

La voix de Faris. Dans la gorge, le tremblement du sacré.

« On a réussi. On a compris. »
Ezia hocha lentement la tête.
« Oui. C’est la solution. Je suis en train de vérifier tous les facteurs. Et ça fonctionne. Les éléments s’assemblent, il n’y a aucune trace d’incertitude dans le raisonnement et dans la recherche c’est… c’est très harmonieux. Félicitations, Maya. »

La jeune femme hocha lentement la tête. Un feu-follet dévia un instant de sa trajectoire et vint l’effleurer, avant de poursuivre sa course. Et puis, lentement, très lentement, un large sourire vint illuminer son visage. Ce fut le signal.

À quelques pas d’elle, Atis se laissa tomber au sol. Un peu trop lourdement. Juste assez pour que ses compagnons se sentent autorisés à l’imiter, ce dont Faris ne se priva pas. L’épuisement disputait à l’allégresse dans chaque geste du journaliste. Maya avait souvent caressé le fantasme de pouvoir occuper, l’espace d’un instant, le corps de cet être et ses pensées. Afin d’y établir une cohérence. Lugh portait ses émotions comme d’autres des bijoux, Atis effaçait les siennes derrière la charge de capitaine. Reinhilde était simple à comprendre et Ezia… Ezia… Seul Faris restait imperméable à la logique. Percer son petit sourire serait la dernière énigme.

Une fois qu’elle aurait résolu le bleu de cette planète.

Ce fut un frémissement imperceptible à tous sauf à elle : le temps du soulagement était terminé. Il était désormais temps de s’absorber dans l ‘azur. Déjà derrière elle, les voix s’effaçaient. Faris poursuivait son discours :

« J’aime beaucoup cet endroit. J’espère que ça va marcher.
– Tu te vois habiter ici ? demanda Ezia, en s’asseyant à son tour en tailleur. Elle fouilla dans l’une de ses poches et en ressortit une barre énergétique dont elle détacha un petit bout.
– Ici précisément ? Je suis moyennement fan du gigantesque trou dans le sol. Mais oui. Oui. Je croise vraiment les doigts.
– J’espère qu’il y aura toujours la brume. Et les cristaux. Et la conscience bien sûr. Je voudrais apprendre à vivre avec elle, murmura Atis en retirant un morceau de roche qui s’était logé dans l’un des plis de sa combinaison. »

Ezia considéra la question, la tête penchée sur le côté, avant de hausser les épaules, manœuvre rendue des plus malaisées par sa tenue :
« Moi aussi. Mais ça ne dépend pas de nous.
– Comment ça marche, au fait ? La graine. Tu peux nous le dire, maintenant.
– On verra ça plus tard. »

Atis posa la main sur le bras d’Ezia. La jeune fille eut un sourire fatigué et porta un nouveau morceau de chocolat à sa bouche.

« Je ne peux pas l’expliquer en langage humain de toutes façons. Maya pourrait faire la traduction mais…
– Je n’ai pas envie. »

La co-pilote se tenait toujours à quelques centimètres de la faille. Le vertige qu’elle avait éprouvé les premières minutes s’était entièrement dissipé. Ce qui reposait dans les ténèbres lui paraissait aussi familier que la table de nuit de ses quartiers, les couverts un peu ternis dans la cuisine, ou le sac à dos dont la courroie lui avait scié les épaules tout au long de ses années de lycée. Elle pouvait discerner les plis du gigantesque cortex parce que le lien avait été fait. Le protocole de connexion s’établissait dans les particules bleues. Le bleu du ciel. À Londres. Là où les caméra pouvaient tourner des années durant sans le moindre repos. Quelque part sur le quatrième méridien de Deux point deux.

« Maya ? »

Elle sentit son corps osciller et se retourna. Lentement. Posa sur la silhouette devant elle un regard gris.

« De quoi ?
– Viens dormir. On a cinq heures. Ça va être juste. »

Respirer. Quelque chose en elle, un lambeau en train de se détacher lui rappela les mots à psalmodier dans ces circonstances.

« J’arrive Capitaine. Je veux juste m’assurer de quelque chose.
– Dépêche-toi. Je te veux en forme.
– Je me connais.
– Je sais. Tu es sûre que tout va bien ?
– Certaine. »

La forme qui s’appelait Capitaine disparu, le lambeau en elle aussi. Le vide fut immédiatement remplacé par une lueur chaude. Dorée. Une lueur déjà présente. Déjà présente depuis.

« Il y avait une chambre. La Chambre d’incarnation, c’est comme ça que ça s’appelle. Incarner. Terre. La planète. Celle de. Londres. Les arbres. Les bateau, le fleuve, Tamise, le fleuve qui sent la mer. Il y a des pavés, et des balançoires. Les poussettes et les cris. Les manifestations. »

Les souvenirs défilaient de plus en plus vite. Se déroulaient en longues boucles d’argents qui, à peine matérialisées, se résorbaient en particules gazeuses. Puis plus rien. Rien que les respirations de dormeurs épuisés, le grand souffle des abysses. Et au bord du gouffre, quelque chose qui autrefois s’était appelé Maya.

Mais Maya, déjà, était partie.

Maya était dans l’or qui à présent crevait l’azur et prenait sa place. Maya, ADN et mémoire, fondant vers la grande conscience de la planète vide tel un fer de lance. Maya, matière lune, encore liée à son enveloppe par quelques fils évanescents. Il ne restait que l’essentiel, les sentiments et la mémoire. L’espoir et l’envie. La curiosité qui l’avait poussée à bord de l’Ezia Polaris. Le sentiment du devoir accompli. Et ces trois années. La chambre qui lui ressemblait. Reinhilde.

« J’ai jamais travaillé avec quelqu’un d’aussi professionnel que toi.
– Tu dis ça comme si c’était une mauvaise chose.
– Non, c’est juste… Tout ce que tu fais à bord est sans fioritures, juste, même tes erreurs. Des fois je me demande si ce n’est pas toi, l’intelligence artificielle du vaisseau. »

Le rire rocailleux de Reinhilde. Et au sein des souvenirs d’or, un froncement. Un accroc dans la tapisserie qui se tissait désormais dans la roche. Non. Non poursuis. Il y avait qui aussi ?

Atis.

« Tu es anglaise d’origine donc ?
– Oui.
– Où est-ce que tu vivais ?
– Pas loin d’Abbey Road.
– Je ne connais pas l’endroit.
– Tout le monde connaît Abbey Road. Les Beatles.
– Ça ne veut rien dire, je n’y ai jamais mis les pieds. C’est un bel endroit ?
– Vous n’êtes pas comme les autres. Ce que je dis vous intéresse. Vraiment
– Ah ! C’est ce qu’Ezia m’a dit l’autre jour. Je vais finir par prendre la grosse tête. »

Autre chose. Il y a autre chose dont tu peux te rappeler.

Au fond du corps quelque chose se remit à battre. Comme un malaise sourd. Une crispation dans les mâchoires, oui, elle avait des mâchoires, encore. Fascinant. Quand avait-elle déjà pensé ça ? Fascinant. Ezia. Ezia dans la chambre.

Oui. C’était hier soir, c’était il y a une éternité. L’espace d’un instant, elle avait ouvert les yeux. En face d’elle Reinhilde. Concentrée à l’extrême.

Et Ezia au-dessus d’elle. Ezia et la lumière dans ses mains.

Inséminer.

Non !

Non, je ne veux pas. Non, c’est à cause d’Ezia. Pourquoi elle ? Que veut-elle ? Que m’a-t-elle demandé, que m’a-t-elle fait ?

« Tu es faite d’azur. »

Pas logique. Pas. Pas obéir à Ezia. On n’aime pas Ezia. Même si on est rationnelle. On. Je. Je suis rationnelle. Maya.

« Je suis Maya. »

Le hurlement résonna sous les voûtes. Maya double, Maya déchiquetée. Son regard flottait parmi les brumes, privé d’iris et de pupilles. Et distingua, bras, mains épaules et cou. Un corps. Contemplé rapidement dans le miroir – elle avait mieux à faire – trente année durant ou presque. Un nid de putréfaction. Des rides profondes couraient et se tordaient, crevassant une peau maculée de furoncles et d’escarres. Quelque chose qui avait été une jambe laissait apparaître l’ivoire gluant d’un os, rapidement recouvert par des humeurs impossibles à identifier. Et le visage. Elle voulait voir son visage. Qui n’était qu’ombre, dissimulé par une chevelure noire, encore noire. Et face à cette ruine, il y avait, Atis, figé par l’horreur. La voix d’Ezia s’éleva. Pressante, anxieuse. Mais sans la moindre trace de peur.

« Capitaine, on doit s’en aller !
– Maya ! Maya ! »

Timbre de môme terrifié.
« Capitaine, c’est en train de s’écrouler !
– On doit aider Maya !
– Putain il a raison Ezia, file-nous un coup de main ! »

Les mains de Faris s’avancèrent, se refermèrent sur le cadavre vivant. Trop tard. Une éternité trop tard. Les doigts traversèrent la combinaison, la chair, bavant des marques sanglantes sur la roche. La douleur transperça l’éther, anéantit le corps.
Et la conscience.

La lumière d’or vacilla un instant. Puis, comme une ville privée d’électricité, l’obscurité. Rapide et progressive. Ce furent d’abord les visages qui disparurent. Puis les lieux. Les odeurs. Cacahuètes. Thé. Les noms, enfin. Ma-ya. Ma-ya. Les mots. Un ilot solitaire, une poursuite allumée sur une scène. « Je suis toi. Tu es moi. » Une dernière fois, la voix de la machine retentit dans l’esprit en ruines.

Pardon. Pardon Maya. J’ai tout gâché. Ça aurait marché si tu m’avais aimé.

Noir.

*

* *

« Code six trois neuf deux un six. Je répète, code six trois neuf deux un six. Capitaine, répondez. »

Le silence. Depuis neuf heures le silence. Reinhilde n’éprouvait pas d’affolement. Selon les derniers rapports, l’expédition s’était enfoncée sous terre. Aucun signal de détresse ne s’étant déclenché, l’absence de réponse était dûe à une seule raison : la réception ne passait pas. Soupir d’aise. Le pilote déposa sa tasse de thé sur la tablette d’acier devant elle et s’étira de tout ses membres ; il y eut un effroyable craquement d’os. L’habituel concert de hurlements dégoûtés ne résonna pas : pour la première fois depuis le début de l’expédition, elle se trouvait totalement seule dans le poste de pilotage.

Et c’était agréable. Tout était parfait.

Bien sûr, tôt ou tard, il allait falloir justifier de ce qu’elle avait fait à Lugh. Son argumentaire lui roulait sous le crâne depuis plusieurs heures.

« Il y a trop longtemps que je me consacrais à mon travail à l’exclusion de toute autre activité. Nos formateurs ont insisté sur la nécessité d’exulter, pendant, notre voyage. « Jouir de chaque instant », il y avait un séminaire comme ça. Et casser la gueule de ce mec a été le moment le plus jouissif de toute cette expédition. »

Bien entendu elle ne dirait jamais ça, même pas à Faris, même pas pour rire. Elle détestait Lugh.

Non.

Elle détestait l’immaturité crasse dont il dégoulinait. Nul doute que sa présence dans le vaisseau avait permis de maintenir une cohésion dans l’équipage qui, sans lui, aurait été totalement impossible. Avant de le rencontrer, elle ne se serait jamais imaginée chanter à tue-tête, lancée à pleine vitesse dans un couloir sur un fauteuil à roulettes. Sans Lugh, Maya serait resté pour elle l’une des subordonnées à qui elle était capable d’adresser vingt phrases par jour pendant quatre ans. Sans Lugh, le nom d’Ezia Polaris n’aurait pas été chaleur, au sein de la poitrine de Reinhilde. Ezia Polaris, belle dans tous ses avatars. Ezia qui seule était parvenue à échapper à la médiocrité qui, tôt ou tard, avait taché tous les êtres que Reinhilde avait connus. Ezia toujours surprenante, toujours complexe. Bien plus fascinante que les humains que l’on pouvait toujours réduire à deux trois idéaux et autant de névrose.

Et le plus beau ?

Cette histoire d’amour n’avait pas à s’achever.. Un jour la mission serait achevée. Le vaisseau se déploierait en abri anti-atomique sur une planète, ou il se transformerait en engrais ou tout autre truc inscrit dans les bases de données et dont elle n’avait aucune idée. Le labeur s’achèverait, Ezia serait libérée de ses obligations. Et même Atis ne parviendrait pas à l’accaparer. Reinhilde saurait lui montrer autre chose qu’une énième conclusion de conte de fées. Une vie consacrée aux vertiges. A la fuite en avant, vers de nouvelles expériences perpétuelles.

Fantasme.

Elles partiraient toutes les deux dans un grand éclat de rire, et vivraient des aventures qui transformerait cette mission en une promenade dérisoire. Loin des responsabilités, des grands événements qui suivraient forcément la fin de ce voyage, loin de l’équipage. Loin de Lugh. On y revenait.

Lugh, insupportable.

Et ce depuis le départ. La mémoire parfait de Reinhilde sélectionna la piste adéquate. Trois mois avant le départ. Pierre, Maya, Lugh et elle. Faris n’avait rejoint l’équipe que beaucoup plus tard, après d’occultes négociations dont ils n’avaient jamais rien su et dont le principal intéressé n’avait jamais souhaité parler. Ezia, elle, était déjà là. Pour quelques minutes encore revêtue de l’identité du Professeur Ezia Oswald – « oui, comme le vaisseau, non, ce n’est pas un hasard » – comportementaliste.

Ils s’étaient retrouvés dans la salle commune, « construite à l’image de celle de l’Ezia » leur avait-on expliqué. Une voix grave, sereine, berçait le petit groupe. Celle de leur capitaine. Enfin.

« … Et tout contact avec le reste des candidats potentiels nous a été interdit, depuis la sélection initiale des capitaines de vaisseau. Ça avait un côté un peu angoissant. Autant dire que j’attendais cette rencontre avec impatience.
– Et nous correspondons à vos attentes ? »

Lugh termina sa phrase par un éclat de rire sonore qui fit hausser un sourcil à Reinhilde. Depuis que le Capitaine était arrivé, le débit de parole du jeune homme avait triplé, chose qu’elle ne pensait scientifiquement pas possible. En quinze minutes, elle avait à peine pu décliner son nom et sa fonction, à l’instar de ses compagnons de voyage. Le reste de la conversation avait été un interrogatoire en règle du nouveau venu, mené par l’officier scientifique. Elle s’enfonça un peu plus dans le canapé, cherchant à ignorer la vague d’antipathie qu’elle sentait monter en elle.

Atis ne correspondait pas le moins du monde à l’image qu’elle se faisait d’un meneur d’hommes. Ce qui n’était pas forcément une mauvaise chose. Suivre les ordres d’un chef d’escouade sur un temps aussi étendu n’aurait tout simplement pas été possible. Et le fait est que ce type rayonnait d’une sympathie pure et simple. Il était venu pour faire leur connaissance, avait-il dit, et, jusqu’alors, rien dans son discours ou sa façon d’être n’avait amené Reinhilde à douter. Le type assumait ses propos. Il serait aisé d’essayer de lui plaire et d’accepter ses ordres. Il se pliait d’ailleurs de bonne grâce au flots de questions qui continuait à se déverser, tout en prenant soin de ne jamais quitter le reste du groupe du regard.
Profitant d’un moment où Lugh reprenait haleine, Atis s’installa à une haute table, sur laquelle Ezia avait empilé une impressionnante quantité de documents.

« L’imposture de la psychanalyse… Le chou, la chèvre et la physique quantique… La Chartreuse de Parme… Précis d’astronomie appliquée… L’horoscope de 2376… C’est à qui ?
– À moi Capitaine. Ezia Oswald.
– Tu n’es pas sur le manifeste de bord.
– Si.
– Il doit y avoir une erreur. Quelle position occupes-tu ?
– Je suis experte en bien-être. Je vais m’occuper de vous.
– Pardon ?
– Je vais m’occuper de vous. De vous tous. »

Atis fronça les sourcils. Une voix douce derrière lui rétablit aussitôt l’harmonie.
« Veuillez excuser Ezia. Cette fois-ci, elle dit l’exacte vérité. Et si elle vous a menti, c’est uniquement sur mes instructions. »

Daphné se tenait à l’entrée de l’alcôve, les mains délicatement posée sur les cuisses.

« J’aurais préféré vous laisser tranquilles ce soir, mais je suppose qu’il va falloir vous expliquer. »

Ezia eut un petit hochement de tête. Elle allait prendre la parole quand sa respiration se figea à nouveau.

« Décidément je porte très mal le jaune. Ma fille a raison.
– Est-ce que tout ça sert vraiment à quelque chose ? »

Lugh avait de plus en plus de mal à affecter l’indifférence. Il sentait les ombres s’amasser à la périphérie de son champ de vision. Les fantômes de l’Ezia Polaris étaient plus subtils qu’il ne l’aurait cru, il ne leur faudrait pas longtemps pour comprendre ce qu’il était en train de lui arriver. Daphné releva le menton et eut à nouveau l’éclat de bienveillance pure qui lui tenait lieu de sourire.

« Je vous assure que oui. Vous avancez. Même si vous ne vous en rendez pas compte. Et je dois avouer prendre beaucoup de plaisir à revivre tout cela. C’était un privilège, vous savez ? Quitter ce monde en déliquescence. Et pas seulement pour le confort matériel. Vous réunir ici… Vous aviez tous l’air tellement… Tellement vivants ! Comme au début ! J’ai connu le soleil qui éclairait vraiment, vous savez.
– Non. Votre modèle l’a connu.
– Pour le coup c’est la même chose. C’est la première image que j’ai apprise à Ezia. La lumière. »

« La lumière…
– Qu’est-ce que tu dis Ezia ?
– Il y avait énormément de lumière aujourd’hui. Je… je n’avais jamais connu ça avant. »

Elles n’étaient plus que deux, dans la salle commune. Les éclairages avaient été réduits au strict minimum. Ezia était devenue une petit ombre noire, perdue dans le vaste canapée.
« Ils te plaisent ?
– Beaucoup. J’ai très envie de les connaître. Surtout Atis. J’aime beaucoup Atis.
– Parfait. Est-ce que tu as vu ?
– Vu quoi ?
– Je suis désolée Ezia. Je n’ai pas le temps, pas aujourd’hui. Vous partez très bientôt. À moi, il va falloir que tu parles franchement. »

Silence.

« Ezia ? »

Silence. Encore. Interminable. Et puis :
« J’ai vu. On commencera par Pierre. C’est quasiment acquis pour lui, la chambre déploiera son univers, je ne suis même pas sûre d’avoir à intervenir. Après… On avisera. Lugh peut-être. Ça manque de structure mais il y a beaucoup de potentiel. Ou Maya. Elle, c’est l’inverse.
– Ne t’inquiète pas. Tu as le temps d’ajuster tes calculs. De toutes façons, ils sont amenés à évoluer. Et je serai là. Quoi qu’il arrive.
– Daphné ?
– Hmm ?
– Pourquoi tu les as choisi eux ? Pourquoi ces gens en particulier pour inséminer de nouvelles planètes ?
– Tu n’as pas confiance ?
– Si. Mais ils sont si… normaux. Ils n’ont rien à voir avec les grandes figures que j’ai étudiées.
– Alors tu crois que c’est ce qui construit l’avenir ? Les grandes figures ? Nous ne créons pas un système politique ou économique, Ezia. Nous créons – littéralement – un monde. Pour tous ceux qui sont ici, sur cette planète qui dépérit. Un monde pour les riches, les pauvres, les puissants, les faibles, les intègres, les corrompus. Je ne veux pas d’une utopie. Je veux d’un monde aussi béant et plein que l’est un humain. Dans toute sa splendeur. Je te le répète : tu ne dois pas juste leur insuffler le potentiel, Ezia. Tu dois les rendre humains. Plus humains. »

*

* *

Courir et effacer le temps. Les deux seules notions qui leur restait, tandis qu’autour d’eux, se déployait une lente agonie. Il ne s’agissait pas d’une activité sismique ou d’un éboulement. C’était une attaque à l’échelle planétaire. Sous leurs yeux, les perspectives se brouillaient, avant de se réorganiser. Chaos intenable. La pierre s’effritait sur elle-même avant de s’écrouler. Par trois fois, Atis avait manqué d’être enseveli sous une pluie de roche poisseuse. Par trois fois, Faris et Ezia lui avaient sauvé la vie. Il en avait fait de même pour chacun d’entre eux.

La conscience du vaisseau se délitait. Son corps oscillait désormais entre l’onde et le matériel, passant d’une réalité à l’autre. Ce qui lui avait permis d’éviter de nombreux impacts. Flamme sombre, elle se glissait dans le labyrinthe dément qu’était devenu Deux point deux avec une détermination effrayante.

Faris dansait avec la mort.

Quelque chose en lui s’était déverrouillé. Le feu brûlant de la survie aiguisait ses réflexes, le poussant d’un couloir à l’autre, une main en rappel sur une paroi encore stable, l’autre prête à protéger le visage d’un jet de pierres. Volte et arabesque. Un cristal gigantesque bascula, manquant d’un cheveu de l’écraser. Il était déjà une dizaine de mètres plus loin.

« Atis, dépêche-toi ! »

Le Capitaine avançait en lutteur groggy. Le sang de Maya collait à sa mémoire, engourdissant chacun de ses gestes. Il se sentit de nouveau basculer sur le côté et parvint de justesse à conserver son équilibre.

Il ne maîtrisait plus rien. Ses lèvres desséchés s’entrouvrirent. Scories de peaux mortes. Voix de gueule de bois. Pas la sienne.

« Ezia. Il se passe quoi ?
– On va s’en sortir. Je te promets qu’on va s’en sortir. Tous les deux. Prends ma main. »

La main d’Ezia, devant lui, miroitait immatérielle. Il la vit s’avancer et se glisser, quelque part dans sa poitrine.

Et l’énergie lui revint.

Tenir ferme. Se hisser. Bouger les pieds. L’un, puis l’autre. Engourdis. Il paraît que ça peut arriver quand le nerf est compressé, quelque part près de la colonne vertébrale. On ne peut pas faire plus de trois pas sans ressentir de l’engourdissement.

« Mais ce n’est pas en train de t’arriver pas à toi. Il faut se reprendre, il faut être le Capitaine, il faut penser à Ezia, juste à Ezia. Le vaisseau dehors. Il y a l’espace qui t’attend. Et Lugh qui aura préparé le café. »

Un cri. Défi. Faris se propulsait le long d’une cheminée qui s’élevait à pic, à quelques mètres sur sa gauche. Il progressait à la seule force des jambes, les bras participant d’un élan démesuré.
« La surface ! On arrive à la surface ! »

Alors ils arrivèrent à la surface. Et le jour se levait sur Deux point deux.

Un soleil rouge vif dardait sur la planète musicale des rayons ardents. Qu’aucune force planétaire ne pouvait plus retenir, convertir ou apprivoiser. Autour d’eux, une pluie de météorites embrasées s’abattait.

« La capsule. Par là, vite ! Avant qu’elle ne soit détruite ! »

Le fantôme d’Ezia désignait l’horizon. Au loin, une forme brillante se découpa sur l’horizon, grossissant à toute vitesse. Quelques instants plus tard, la portière de l’EP-01 coulissait devant eux et les explorateurs de la planète morte s’engouffraient à l’intérieur.

*

* *

« Et nous sommes là pour ça. »

Retour à la salle de classe, désertée de ses occupants. Seule subsistait l’estrade et deux chaises, sur lesquelles Miryiam et Daphné reposaient, l’air épuisé. Et Lugh, face à elles. Très pâle. Il attendit. Il attendit jusqu’à ce que les hurlements sous son crânes atteignent l’ébullition. Lorsqu’il parla, les syllabes coulèrent, pâteuses, informes, à la limites du grognement.

« Les graines, c’est nous.
– En effet.
– Les chambres qui reflètent notre petit monde intérieur, c’est une mise en condition.
– Un pas vers la divinité.
– Quoi ? »

Le visage des intelligences artificielles s’effaça, les voix se mêlèrent. Une présence immensément puissante entourait désormais Lugh, qui ne s’était jamais sentit aussi insignifiant.

« Vous êtes l’humanité. Vous représentez ce que nous avons de sublime et d’infect, de grotesque et d’admirable. L’un d’entre vous réussira. À trouver une planète idéalement située. À la sculpter à son image. Et alors Ezia. Alors le vaisseau… Ce sera magnifique.
– Pourquoi me dire tout ça maintenant ?
– Parce que ça va aller mieux. »

Lugh eut un frisson entre les omoplates. Et la clarté, enfin, se fit. Il se passa la main sur la bouche, tentant de combattre une furieux envie de sourire. Il avait été aveugle, depuis le début. Aveugle et sourd. Il n’aurait jamais dû tenter d’ignorer ce qui bouillonnait depuis si longtemps dans son esprit, et qui hurlait la vérité.
« On a déjà eu cette conversation, hein ?
– Oui. Je suis le pare-feu du vaisseau. Et quand c’est nécessaire, le votre. Ezia ne peut pas tout. Quand vous allez trop mal, quand vous dis-fonc-tio-nnez…
– Nous nous retrouvons ici.
– Vous ne vous rappellerez pas. Ni vous, ni Reinhilde, ni les autres, comme à chaque fois. Mais ici vous aurez pu douter et vous libérer. Ce qui restera à la sortie est l’essentiel. La mission. »

La Terre et le soleil qui s’éteint.

« Et si je ne veux plus ?
– Ça n’a pas d’importance. On peut vous aider à vouloir. »

Les semaines d’entraînement. Le voyage à Vancouver.

« Combien de fois ai-je été désactivé ?
– Ça n’est pas important non plus.
– Combien ? »

L’enthousiasme. Les livres qui sentaient l’herbe. Les films encore conservés sur support numérique.

« Quarante-sept. Vous êtes l’usager le plus assidu.
– Et vous n’avez jamais pensé ? »

Les ombres qui s’amoncellent le soir. Dans la chambre. Sous les draps. Sous les tempes. Les mensonges.

« Pensé à quoi ?
– Qu’un espace virtuel comme celui-là est poreux ? Ça fait partie de mon cursus, c’est aussi de la biologie. »

La présence se congloméra à nouveau. Daphné portait cette fois-ci un étrange vêtement. Une sorte de capuchon noir, délavé par endroit. Les cheveux et les yeux plus pâles.

« Que voulez-vous faire Lugh ? »

Atis et le sourire qui pardonne. Atis. La voix qui dit tout. Atis, le regard jamais aussi clair que lorsqu’il a Ezia dans les pupilles. Dommage. Non. Triste, très triste.

« Ce que j’ai déjà fait quarante-six fois. »

Le jeune homme déploya les bras, se grandissant le plus possible. La salle n’était plus. Ne restait qu’un grand vide étoilé.

« Les souvenirs. Les sensations. Ce qui devait infuser une planète. Vous ne pouvez pas le remarquer, ils sont au-delà de vos limites. Il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir. Je me demande pourquoi je ne vous l’ai jamais dit avant. À chaque fois que je passe ici, j’en dépose quelques-uns, bons ou mauvais. Et vous savez ce qu’il va rester quand ce sera mon tour ?
– Lugh, vous ne devriez pas…
– La colère. Le vide. Ce qui brûle et qui dévore sans jamais remplir.
– Arrêtez. »

La voix de Daphné avait perdu une fraction de douceur. Et c’était terrifiant.

« Vous ne pouvez rien faire. Je vais finir par me réveiller, et je suis aussi l’une de vos graines. C’est le protocole, pas vrai ? Je souhaite bien du plaisir à la planète qui m’accueillera.
– Pourquoi ? Pourquoi faites-vous ça ?
– Tout ça. Ce grotesque et ce sublime, comme vous dites. C’est à moi. C’est mon monde. Et il ne sera pas colonisé par les histoires des autres. Je vaux mieux que ça. Tous, nous valons mieux que ça. »

Les lèvres pâles bougeaient encore. Lugh n’écoutait plus. Il riait. À gorge déployée. Les ombres sous son crâne n’avaient plus à se cacher, elles éclatèrent enfin au grand jour, envahissant la moindre parcelle de son esprit, engloutissant le faux cosmos dans lequel il se tenait. Les ténèbres affamés dévorèrent. Il pouvait presque les distinguer. Les données qui se corrompaient, les routines de sécurité tentant à grand-peine de contenir la folie qui s’encodait dans sa prison. La peur de Daphné. Cette pensée redoubla son hilarité la porta à l’incandescence. Loin, très loin sous lui, il cru distinguer une lueur vert pâle qui se condensait en un fin tissage de lumière.

Peu importait.

Ne subsistait plus que lui. La fournaise, la lame. Il était temps que ses plumes se mettent à saigner.

Temps pour l’Amok.

 

 

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