Dans la lumière d’une aube blanchâtre, nous avançons, parce que c’est tout ce qu’il nous reste à faire. La plupart du camp était déjà debout, prête à partir, quand je me suis réveillé. Nous n’avons pas échangé un mot en finissant d’atteler les bêtes. Les rôles se dissolvent, comme le reste. Je me suis vu aider Octavia à charger une malle, et c’est Hadrien qui mène actuellement le groupe qui avance, désaccordé, à travers les collines. Le vert du paysage s’efface dans la brume du petit matin, une brume qui absorbe jusqu’à nos paroles. Tout le monde a renoncé. Quelques regards compatissants se sont tournés vers moi lorsque je me suis éclairci la gorge pour mon allocution matinale. Traduction : non. Non vraiment, ce n’est pas nécessaire. Je leur en suis infiniment reconnaissant. Seuls résonnent à travers le convoi les gloussements de la Loi, étendue dans sa litière. Elle vient de se souiller pour la deuxième fois ce matin, personne ne se sent la force de la changer. Pas aujourd’hui. Pas maintenant, qu’elle suçote les doigts d’une main cadavre, celle de Flavia. Hier soir, pour la première fois depuis notre départ, elle a sauté à bas de sa litière, avant de se précipiter vers la dépouille, que nous nous apprêtions à mettre en terre. Nous n’avons rien pu dire. Juste observer, le cœur au bord des lèvres, la créature se saisir de son nouveau hochet et le porter à la bouche.

Brusquement je ralentis. Comme tout le reste de la caravane. L’angoisse fait de nous un grand organisme inquiet, qui a perçu, par pupille, par tympan et par narine, les formes sombres qui s’avancent vers nous. Une dizaine. Elles n’ont pas cherché à se dissimuler d’ailleurs ; dans leur démarche toute l’insouciance que confère l’autorité. L’un d’entre elles se détache du groupe, tandis que les autres s’enracinent au sol. Bruit de métal. Armes braquées sur notre expédition. Une voix grave retentit.

« Vous entrez sur les terres de Gründorf, et vous n’êtes pas annoncés. Déclinez vos identités.
– Qui le demande ? »

Je me suis avancé tandis qu’un demi cercle de domestiques respectueux se formait autour de moi. Au moins, cela persiste. Et même perdus dans la brume, mes mots trouvent leur cible. Ils ont résonné avec toute la certitude d’un magistrat. Ce qui ne semble pas produire le moindre effet sur la silhouette qui nous fait face. Ses contours à peine esquissés, sa simple vision provoque pourtant chez moi un violent malaise.

« Sergent Franz Zelenin de la Guilde, et commandant de patrouille. Je ne réitérerai pas la question : qui êtes-vous ?
– Magistrat Hans Brennan. D’Angstadt. »

Autour de moi, un mouvement de recul. La Guilde. Je pose une main que j’espère assurée sur l’un des chariots pour le stabiliser. La Guilde. La Guilde. Malgré mon affolement, je m’aperçois que ma réponse a résonné dans le camp d’en face. Un sursaut collectif. Seul le porte-parole n’a pas esquissé un geste. Ses subordonnés, au contraire, ont perdu toute contenance. Une voix furieuse s’élève. Une femme :

« Ils se foutent de vous Sergent ! »

Un cliquetis métallique, et un bruit étrange. Comme un feulement. Un faisceau vert déchire le blanc cotonneux et m’aveugle.

« Le premier qui tire aura affaire à moi. »

Le son s’évanouit aussitôt, tandis que Zelenin s’avance un peu plus près. Je le distingue mieux à présent. Presque aussi massif que moi. Mais tout en muscles. Engoncé dans un uniforme vert foncé, coupé dans une matière à mi-chemin entre le tissu et la côte de maille. Son couvre-chef dissimule presque entièrement la tête, à la manière d’un capuchon rigide. Une fine monture métallique lui encercle les yeux. Les montures ont quelque chose d’incongru sur ce visage découpé à la serpe. On dirait qu’elles sont perdues. Je me souvient que c’est ce que je me suis dit, la première fois que j’ai rencontré le sergent Zelenin.

Bien sûr, à cet époque, je l’appelais Bertram.

*

* *

« Ce sera toi. Et puis toi aussi ! »

La Loi s’est dressée sur ses pieds. Sa voix geignarde perce la quiétude du Palais de Justice Elle saute à bas du trône et, dans un nuage de talc et de poussière, se précipite sur mon voisin pour lui coller deux baisers sonores sur les joues. Puis, elle se tourne vers moi. Je baisse les yeux, dégoût et euphorie mêlés.

« Dans les bras ! »

La chose est frêle. Elle doit peser la moitié de mon poids. Malgré tout, j’ai l’impression de disparaître tout entier lorsqu’elle me saisit et m’étreint dans ses membres osseux. Mes fosses nasales se sont bouchées, réflexe. Et c’est avec tout ce que je peux encore mobiliser de dignité que je rends à la Loi son accolade. Elle relève la tête et m’adresse un sourire noirâtre.

« Un jour je vais te détester. Mais là je t’aime. Et maintenant c’est fini ! »

Elle adresse un signe à l’assemblée.

« Ils sont les Magistrats, tous les deux ! Cette année ce sera deux, pas un seul ! Et c’est fini ! Au revoir au revoir ! Bon dodo ! »

La foule se met à applaudir. Deux nouveaux représentants, choisis par le fou sacré de l’Archange. Deux nouveaux gardiens, garants de l’ordre établi. Tandis que le petit groupe des refusés se disperse pour se mêler à la foule, je tourne la tête vers mon nouveau confrère. Des yeux de rapaces, un visage pâle en lame de couteau, des lunettes. Un inconnu. Je m’approche de lui et penche la tête, l’air complice :

« Sacrée cérémonie hein ? Ça doit faire plus de soixante ans qu’il n’y a pas eu deux désignés. Je suis Hans Brennan. De l’ordre des prêteurs.
– Je sais. »

Il respire difficilement. À cette distance, j’aperçois la sueur qui perle à son front. L’épreuve a dû lui être encore plus pénible qu’à moi. Je pose une main rassurante sur son avant-bras. Il grimace et secoue la tête :
« Ça va. Un peu de fatigue.
– Je comprends. Je pense que nous avons tous les deux besoins de repos, nos vies sont soudainement devenus bien plus compliquées, Honoré… ?
– Bretram. Je fais partie des rhéteurs. »

Sans un mot de plus, il se détourne et disparaît dans la foule. Ma respiration cesse et ma mâchoire se crispe. Je comprends à présent pourquoi son visage ne me disait rien. Je suis un citoyen d’Angstadt comme les autres. Jamais je n’ai accepté d’accorder la moindre importance à ces tortionnaires de mots. Qu’ils aient eux aussi le droit de siéger parmi les Magistrats n’y change rien. « Un mal nécessaire », m’a-t-on appris lors de mes études. Jamais je n’ai compris en quoi leur remise en cause systématique de nos lois, de nos traditions et de l’ordre établi pouvaient apporter quoi que ce soit à ce que la civilisation construit patiemment depuis l’Archange.

La saveur incomparable de la victoire s’est évanouie. Je souris à ceux qui sont venus me féliciter, famille et amis en tête ; je ne parviens pas à leur accorder la moindre importance. Sans cesse, le regard dévie vers Bertram qui se tient à l’écart, les bras croisés. Personne ne s’occupe de lui. Personne ne l’empêche de déjà mettre en place la toile d’araignée dans laquelle il prendra les autres Magistrats. Ce doit être pour ça. Pour ça que la Loi m’a désigné. Sentinelle. Je ne lâcherai pas Bertram d’une semelle.

Une veille de plusieurs années commence.

*

* *

« Vous êtes arrivés. »

Le rhéteur s’approche, pas inexorable. Je dois lutter de toutes mes forces pour rester impassible. Je ne peux compter sur aucun allié, personne dans mon entourage n’a jamais vu Bertram. Les Mains et les Écuyers ne se mêlent pas aux Magistrats.

L’uniforme qu’il porte lui donne une toute autre allure qu’à notre dernière rencontre. Oubliée la créature souffreteuse, qui se dissimulait derrière des toges trop larges et démodées. Les épaules relevées respirent la santé. Son uniforme chargé de décorations met en valeur une silhouette dévolue à l’entraînement. À sa ceinture un objet comme je n’en n’ai jamais vu. L’un de ceux, sans doute, avec lequel on nous tient en joue, tout de métal lisse et rutilant. Je ne parviens pas à en détacher le regard. Derrière moi, Mains et Écuyers forment la corde d’un arc prêt à décocher une flèche à tout instant. Il me faut détendre l’arme humaine. Et je n’ai aucun moyen d’action. D’autant plus que je fais face à un homme dont je connais la puissance de nuisance. Celle-ci ne tarde d’ailleurs pas à se faire sentir. Un rictus déforme ses lèvres tandis qu’il désigne quelque chose derrière moi :

« Ne me dites pas que vous trimballez ça avec vous ? »

Soupirs de protestations. Bertram a levé la main vers la Loi. J’ignore comment il a fait pour percer le brouillard qui les sépare et surtout pour commettre un tel sacrilège sans trembler. La voix d’Hadrien claque :

« Vous êtes en présence de la Loi. Montrez de la déférence. »

Un rire poisseux circule dans les rangs de nos agresseurs. Le rire inquiet de sales gosses qui vont se faire engueuler pour leurs dernières bêtises.

« Silence ! »

Bertram tourne les talons et regagne son détachement. Silence total et immédiat. Quelque chose a changé. Danger. Le mot semble s’inscrire partout. Dans le souffle trop rapide qui me soulève la poitrine, dans l’air désormais glacial, dans la ligne de mâchoire de Bertram. Comme dans un rêve, je vois ses mains descendre jusqu’à l’objet métallique. Un tic facial réajuste les lunettes sur son nez.

« Hans Brennan. Prenez-vous toujours la responsabilité de votre expédition ? »

Je fronce les sourcils. J’ai déjà répondu à cette question avant mon départ. Ma réponse n’a pas varié :
– Je suis un Honoré du Conseil d’Angstadt. Ces gens sont sous ma protection et je parle pour chacun d’entre eux.
– Alors, Honoré du Conseil d’Angstadt, je vous demande de me dire ceci. Quel temps fait-il ?
– Pardon ?
– Répondez. Quel temps fait-il ?
– Brumeux. Très brumeux. Et… »

Un feulement cinq, dix. Des lueurs vertes percent le blanc. Sur ma gauche, un geste fluide. Hadrien a saisi sa lance. Qui reste un instant suspendue en l’air tandis que l’homme éclate en un millier de fragments sanguinolents. J’ouvre la bouche. D’admiration, je le confesse. Il a suffi que l’une des lueurs gagnent un peu plus en intensité et le colosse de notre petit groupe a été banni de l’existence. La voix de Bertram est emprunte du même assurance que ses gestes. Ceux du bourreau.

« Magistrat Brennan, selon les lois de ces terres, vous avez commis une offense passible de mort. Votre exécution sera rapide. »

La tête me tourne. Tout cela n’a aucun sens. Je ne parviens pas à assimiler en quoi ma dernière phrase nous condamne et cette incompréhension mobilise toute mes ressources mentales. Le fait que je sois à quelques secondes de la mort n’est qu’un détail. Qu’est-ce qui s’est passé ? J’ai parlé du temps. Du brouillard. Une offense capitale. Sacrée ? Je n’ai plus le temps. Le son des armes s’intensifie je vais…
« Amok.
– Stop. Stop ! »

Une voix de femme. Celle qui vient de tirer sur Hadrien.
« Amok. Amok.
– Qui a dit ça. Qui a dit ça ? »

La femme de la Guilde se précipite vers moi et m’appuie le canon de son arme sur la tempe. Un violent coup dans la rotule. La douleur me transperce et je bascule en avant, m’écrase sur le sol. Non sans apercevoir le visage de Bertram, qui n’est maintenant plus qu’un masque de fureur. Au-dessus de moi, les hurlements s’intensifient.

« Qui a parlé de l’Amok ?
– Amok. Amok. »

Péniblement, je parviens à tourner la tête. J’ai de la terre dans bouche, et le visage écorché. Mais je n’intéresse plus mon assaillante, qui s’est éloignée vers le chariot dans lequel repose la Loi. Une exclamation de dégoût. Bruits de pas.

« Alors vous aussi hein ? »

Dans mon champ de vision, on secoue cette chose dont je me suis détourné depuis le début de la journée. Les ongles noircis, la chair blême. Et ce que je n’avais pas vu. À l’intérieur de la paume craquelée de putréfaction, un réseau de flammes obscures.

Flavia portait la marque de l’Amok.

*

* *

J’ai renoncé à poser des questions. Ce serait comme retirer une roche d’un amas instable, le reste de l’éboulis m’engloutirait. Alors tout accepter. Séparé de ma suite – « Par ma Foi rien ne leur arrivera », j’ignore de quelle foi il est question – escorté jusqu’à une petite structure de métal torturé dans laquelle on m’a assis. Presque poliment. De nouveaux bruits inconnus, insensés. Et une sensation inédite. Par une fenêtre, j’ai vu le sol s’éloigner. Et se mettre à défiler horizontalement sous nos pieds. C’est à cet instant que je me suis laissé retomber sur le siège qui épouse étrangement les contours de mon corps. Face à moi, Bertram – alias le sergent Zelenin – et la femme qui semble avoir pris le commandement des opérations depuis que la Loi a bredouillé en sa présence. Elle s’est calée dans le siège qui me fait face et tient un verre à la main. Sentiment bizarrement rassurant. La réalité peut tomber en morceaux, je reconnais ce geste. Le liquide qui tourne paresseusement à l’intérieur de la surface polie. Les lèvres qui trempent à peine dans le liquide, la façon de l’élever vers la lumière.

La femme attend. Que l’un de nous deux s’exprime, son supérieur ou moi.

Un Magistrat ne laissera pas passer une telle occasion de reprendre le dessus. Je laisse le temps s’étirer. Mon pouls a retrouvé son rythme normal, mon esprit sa cadence de fonctionnement. L’Amok est ma seule carte à jouer. Prudence. Chercher d’autres atouts.

« Ça ne sert à rien. La Guilde est experte à ce genre de petits jeux, bien plus que tout le Palais de Justice réuni. Vous n’en trouverez pas.
– Pardon ?
– Des atouts je veux dire. C’est ce que vous cherchez, non ? »

Bertram s’est exprimé les yeux perdus dans le vide.

« Votre posture. Pour un rhéteur, c’est facile à deviner. »

Je ricane :

« Rhéteur et traître vendu à la Guilde. Et nous n’avons pas réussi à vous coincer en dix ans. Il faudra faire un sacré ménage dans nos rangs quand je reviendrai de cette expédition.
– Vous ne reviendrez pas de cette expédition.
– Il suffit. »

La femme crie trop fort. Pas habituée à exercer l’autorité par le langage.
– Nous n’avons pas le temps pour ça, Sergent. Magistrat, ou quel que soit votre titre : je suis l’agent spécial Lüdil. Ma mission a préséance sur toute autre opération existante.
– L’Amok donc.
– L’Amok. Tout renseignement susceptible d’enrayer l’épidémie que nous subissons doit immédiatement être transmis au quartier général de la Guilde. C’est là où nous nous rendons actuellement.
– Qu’est-ce qu’une confrérie de traîtres et d’assassins peut avoir à faire avec l’Amok ? »

Le mépris est sorti sans avertissement, de plus profond que la poitrine. Je crispe mes mains sur les accoudoirs. Lüdil se contente de hausser les épaules.

« La Guilde n’a rien à voir avec l’image qu’Angstadt semble en avoir. Je ne vous demande pas de me faire confiance. Mais après ce que vous avez vu aujourd’hui, admettez que ce que vous croyez n’est peut-être pas l’exacte vérité.
– Pardon. Après ce que j’ai vu aujourd’hui, j’ai un besoin urgent de me raccrocher à ce que je connais. Jusqu’à preuve du contraire, la Guilde reste ce que les autorités les plus compétentes d’Angstadt ont décrit. Et contre qui j’ai lutté.
– À savoir ? »

Du plomb sous les paupières. Derrière la langue. Et dans l’habitacle, la brume. Elle s’est encore épaissie.
– Eh bien… un groupe d’agents envoyés par une puissance étrangère pour déstabiliser notre gouvernement. J’ai moi-même mené les auditions de suffisamment des vôtres pour savoir qu’il ne s’agit pas d’un mythe.
– Un mythe… »

Bertram renverse la tête en arrière.

« Savez-vous que pour nous, c’est ça, Angstadt ? De la mythologie… Et pendant des années, j’ai tenté d’y vivre. Dans la… mythologie. »

Je m’apprête à exiger des explications quand je sens le cœur me monter aux lèvres. Il me faut un moment pour comprendre que l’engin dans lequel je me trouve vient d’effectuer une brusque embardée. Bertram fronce les sourcils et se tourne vers la paroi du véhicule.

« Que se passe-t-il ? Pourquoi cette manœuvre ? »
Une voix nasillarde sort d’un endroit que je ne parviens pas à identifier.
« Ordres de l’Ordonnatrice. Elle se trouve aux coordonnées X09-863 et souhaite rencontrer votre prisonnier.
– Invité. »

Le sergent se laisse retomber dans son fauteuil, les mâchoires serrées avant d’échanger un regard entendu avec Lüdil. Je sais qu’ils attendent mes inévitables questions. Un démon me convainc de ne pas accorder ce plaisir à mes geôliers. Je m’enferme dans un mutisme poli, promenant mes iris de l’un à l’autre, savourant chaque instant du malaise qui s’installe, sans qu’aucun échappatoire ne soit possible. Les minutes s’étirent en heures. Je devrais en profiter. Calculer, soupeser mes chances. Je n’y parviens pas. La brume envahit jusqu’à mes capacités de raisonnement.

Un soubresaut. Le sergent bondit hors de son siège, imitée infiniment plus calmement, par l’agente de la Guilde. Je leur emboîte le pas. Nouveau son indescriptible, une porte invisible glisse sur des rails.

« Nous sommes arrivés.
– À Gründorf ?
– Non. Gründorf aussi, c’est de la mythologie. Nous sommes à Porte Ouest 01. »

Je sors du vaisseau et écarquille les yeux.

Il n’y a rien. Rien que des volutes blanches qui se déploient à l’infini.

« Qu’est-ce qui se passe ?
– Ça suffit. Arrêtez de jouer. »

L’ordre a été énoncé sans la moindre once d’agressivité. Une nouvelle voix à quelques pas de moi. Une voix de vieille soie, une voix de poussière au soleil. Je plisse l’oeil.

« Je ne vois rien.
– Bien sûr que si, poursuit la voix. La Brume ne vous concerne pas, Hans Brennan. Faites un effort. Réveillez-vous. Rappelez-vous tous ces moments. Vous vous réveillez en sursaut sans vous être endormi. Ces bruits à la périphérie de votre audition. Vous savez. Que tout est un mensonge. Qu’il n’y a de réel que ces instants de vertige. Ce que vous appelez vos malaises, ce sont les mouvements réflexes du dormeur. Ce monde attend votre éveil. »

La tête me tourne. Un bras d’une force incroyable me soutient, à l’oreille on chuchote.

« Qui êtes-vous ? »

La réponse m’apparaît dans son insupportable clarté. Et la fulgurance de mes mots déchire le voile blanc qui enserre le monde.

« Je ne suis pas moi.
– Porte Ouest 01, Hans Brennan. »

Le bras se retire. Je reste figé. Les pieds plantés sur une gigantesque plateforme, toute de pierre et de métal, infiniment plus vaste que la place du palais de justice. De tous côtés, des éclairs de métal fendent le ciel. Beaucoup plus tard, je comprendrai que c’est l’un d’eux qui m’a amené dans cet antre du délire. Certains brisent soudain leur course et restent figés en plein air. Des formes émergent des véhicules pour gagner de gracieuses passerelles, qui relient, au-dessus d’abysses insondables, des falaises bleu cobalt, creusées de milliers de fenêtres et de tunnels. Mon iris ne parvient pas à les concevoir ces silhouettes aussi nombreuses et minuscules. Combien sont-elles ? Combien de fois tout ce que j’ai connu pourrait-il être contenu en ces lieux ? Impossible de se concentrer, je n’ai nulle part où me réfugier. L’air est vrillé de bourdonnements aigus et d’odeurs âcres. Un violent haut-le-coeur me saisit. La sortie de transe. En plus diffus. Désormais me souffle-t-on, vous en sortirez toute votre vie.

« Mais vous irez bien. Parce que je suis ici et que je dirige la Guilde. »

Bertram, le sergent Zelenin se tient planté sur ses deux pieds, à la sortie du véhicule. Lüdil semble s’être fondue dans l’ombre. Et à quelques centimètres de mon visage, des yeux bleu fané. Quelques fils blond pâle s’échappent d’un capuchon noir. La tenue de la femme est celle des meneurs les plus craints. Ceux qui n’ont pas peur de se salir les mains. Témoin les taches presque effacées qui maculent le tissu. Je suis un Magistrat : s’il y a une chose que je sais, c’est que le sang ne se nettoie jamais totalement. Même lorsqu’il a éclaboussé les ornements dont est recouvert ce vêtement.

« Ordonnatrice. C’est ainsi que vous vous adresserez à moi, Honoré. »

J’acquiesce silencieusement.

« Je suppose que mes subordonnés vous ont mis au courant ? L’Amok ne menace pas qu’Angstadt.
– Si j’en crois le Sergent, Angstadt ne risque pas grand-chose. C’est ce qu’il a appris dans ses cours de mythologie. Et puis, il était prêt à se débarrasser de moi. »

L’Ordonnatrice a un doux sourire de reproche. Zelenin pâlit violemment. Depuis que la brume a disparu, je distingue les choses avec une nouvelle clarté.

« Aaah. J’ai clairement laissé cette conversation se prolonger bien au-delà de ce qu’elle aurait dû. Ne craignez rien. Ce que vous avez vécu ces quarante-trois dernières années n’est pas le fruit de votre imagination. J’ai pris beaucoup de plaisir à visiter votre cité, à de multiples reprises. Aujourd’hui, bien sûr c’est plus difficile. Avec la Sorcière, je ne peux plus me déplacer en personne. »

Sa voix se perd dans un murmure. Puis un nouveau sourire. Infiniment las. Infiniment calculateur.

« Venez. Nous avons du travail. »

*

* *

« Nous appelons ce phénomène projection. C’est une technologie qui nous permet de reproduire sur un écran…
– Des images qui viennent de loin. »

Lüdil me lance un regard surpris par-dessus le feuillet qu’elle tient à la main.

« Vous savez ça hein ?
– Évidemment. Tous les notables possèdent un écran. Votre Sergent ne vous l’a pas dit ?
– Je n’ai aucun rapport avec lui. Mais c’est intéressant. Développement fascinant. »

J’ai beau affecter l’indifférence, je me sens écrasé par la paroi blanche devant moi. Cet écran n’a rien à voir avec les modestes lucarnes qui occupent nos foyers. Et les appareils servant à le manipuler sont visiblement d’un tout autre acabit.

« Par contre, je ne suis pas sûr que vous connaissiez ce tour-là. »

Des mains prestes s’activent dans l’ombre de la vaste salle dans laquelle on m’a conduit. L’écran s’illumine de couleurs et de formes que je peine à saisir.

« Des satellites. Des objets envoyés au-dessus de nous, capable de ramener des images de ce qu’ils voient.
– Et que voyons-nous ?
– Que ce monde nous est fermé. »

Mon guide désigne plusieurs failles noires qui zèbrent la gigantesque carte de blessures profondes.

« Nous nous trouvons ici. À la limite d’une de ces marques. Et d’après les informations que vous avez donné à la Guilde, vous avez traversé la marque en question.
– Et c’est à ce moment qu’est tombée la brume.
– Exactement.
– Brume qui a failli me faire tuer. Brume que je ne vois plus. »

Raclement de gorge. Encore une fois, j’ai atteint la limite.

« Cette technologie est toute récente. Malgré nos avancées, la brume était l’ultime frontière. L’échec de la science. Quand nous nous éloignions par trop d’un côté ou de l’autre de nos terres, le brouillard nous faisait obstacle. Seuls les plus entraînés par la Guilde parvenaient à la franchir. Et jamais bien longtemps. Désormais, nous en avons la certitude. Nous vivons sur un monde…
– Un monde fragmenté. »

Je contemple les formes qui émergent. Terres et océans. L’ensemble de la Création découpé en morceaux grossiers.

Je me souviens.

Une audience. La fin d’une après-midi étouffante. J’avais déjà rendu trois verdicts. Une bastonnade, deux amendes. Et puis cette vandale. Derrière la vitrine des pièces à conviction, une toile. Pas très jolie. Le portrait d’une gardienne d’oies, quelque chose du genre. Des dizaines de ses semblables s’entassent chez des amateurs d’arts auto-proclamés. La gamine a lacéré le visage au sourire un peu tordu. Le buste n’est plus qu’une béance. Durant toute l’audience liminaire, je ne parviens pas à détacher le regard de cette poitrine mutilée. Quand vient le tour du défenseur, je lui retire son droit de parole. J’opte pour un verdict immédiat : écartèlement. Et enfouis les cris et les sifflements de protestations dans les ténèbres du corsage peint. Pour lui, je me soumets même à la transe. Qui confirme mon verdict : ce petit tableau laid vaut une vie. Ils ne sauront jamais. Que par un ahurissement du destin, je suis resté conscient, cette fois-ci, intoxiqué par les bougies. Que j’ai lutté contre la force absolue pour rester moi-même. Que cette fois-ci, Hans Brennan est resté maître jusqu’au bout. Parce qu’on avait enfreint ma seule Loi personnelle : on avait gâché le Beau.

« Impardonnable.
– Je suis tout à fait d’accord. »

L’Ordonnatrice a relevé la tête du minuscule appareil sur lequel elle pianote depuis une dizaine de minutes. Elle se dirige vers l’écran et sa paume effleure ce qui doit représenter l’endroit d’où je viens.

« Il nous a fallu des siècles pour parvenir à rejoindre vos terres. À contempler la ville d’Angstadt. Ses forêts, la grande chapelle aux milles cloches. Le lac d’écumes changeantes. Et nous l’avons cher payé. Ils sont peu, à survivre à l’entraînement. Ce que vous vivez aujourd’hui, percer la brume, demande pour le commun des mortels une rigueur atroce. Le Sergent Zelenin ne vivra plus longtemps. Même s’il revenait ici le plus souvent possible, cet arrachement lui a volé plus de la moitié de sa vie. Nous sommes orphelins. Naufragés sur des fragments de terre. J’ignore pourquoi un dieu balourd traite ainsi sa création. Mais je refuse cet ordre des choses. Notre monde mérite l’unité. C’est à ce but que la Guilde s’emploie depuis sa création.
– Il ne reste plus qu’une question.
– Bien entendu.
– Qu’est-ce que l’Amok ?
– L’Amok. Le lien. »

Sur l’écran, les formes glissent en un improbable ballet. Une spirale d’un rouge sombre se déploie à travers la carte, avant de se figer.

« Nous ignorons comment, mais cette épidémie laisse une marque. L’air vibre sur son passage et nous pouvons capter son signal. »

Il me faut un moment pour comprendre. Et puis je m’approche. Mon doigt glisse sur le motif écarlate, remonte chaque branche jusqu’à son centre. Je sens ma bouche se dessécher.

« Vous savez d’où vient l’Amok. Depuis peu.
– Exact. Et nous savons aussi qu’il franchit les frontières, la brume. Il nous contamine depuis sa source. Et vous…
– Et moi je passe des nuits sur mon discours. Je prépare chaque point de mon expédition, rapport après circulaire. Je développe les feintes oratoires les plus subtiles dans son intervention. Et je ne me pose aucune question quant au renouvellement soudain d’une moitié du conseil. Quelle aubaine ! Ils seront plus facilement convaincus ! Bertram n’était que le premier de vos agents n’est-ce pas ? Je ne me suis même pas aperçu que je n’avais jamais croisé le reste de mes collègues non plus, auparavant. Qu’ils disparaissaient, les audiences terminées, l’air épuisé…
– Nous n’avons pris aucun plaisir à vous manipuler. Nous pouvons surseoir aux effets de la brume pendant un moment. Mais trouver quelqu’un capable d’y résister de façon permanente… Nous vous attendons depuis longtemps Honoré. Vous êtes celui qui peut la cohérence. Et vous aurez pour cela tout notre soutien. »

Je ne l’écoute plus. Il y a dans ma voix un tremblement dangereux.

« Au centre de cette spirale il y a l’Ezia Polaris. La source du mal. Et je peux l’atteindre. »

*

* *

La couche sur laquelle je repose me traumatise. Peut-être parce qu’elle est directement en contact avec ma peau, sa chaleur m’est encore plus insupportable que tout ce que j’ai pu contempler ou apprendre aujourd’hui. Chacun de mes mouvements est anticipé, accompagné, absorbé. Au-dessus de moi, je devine un plafond immensément haut, qui se perd dans des ombres bleutées. Le long des murs, une douce vibration. Il y a au cœur de Porte Ouest 01 un cœur métallique, une machinerie qu’un citoyen d’Angstadt ne peut concevoir. Ce sont ses tressaillements que je perçois.

« Quelque chose de caché. Mais ce n’est pas le plus important »

L’intuition m’a traversé durant le repas que j’ai partagé avec l’Ordonnatrice et me souffle son refrain depuis. Tout ce que l’on m’a montré n’est que surface. La brume qui sépare ce monde en parcelles grossières, l’épidémie de l’Amok. Tout cela n’est que symptôme.

Revenir à la base. À la fondation.

Pour toute leur technologie et leurs rodomontades, les habitants de cet endroit sont de bien pauvres manipulateurs de phrases. Leurs mots n’ont ni la richesse, ni la subtilité de ceux que nous tissons à Angstadt. Informations. Faits, théorie. Une danse infiniment répétitive. Ils ont développé leur machinerie, nous avons maîtrisé la langue. Tout n’est plus qu’affaire de décryptage. Trouver le code. Entre mes tempes, je repasse les sons. Les intonations, les hésitations. Les paroles se déploient. Elles sont toutes en angles droits et en impasses. Une carte rudimentaire, dont la simplicité me fait honte. Mais me facilite la tâche. Zelenin. Lüdil. Les gardes, les hommes du laboratoires. La promesse. Accomplissez votre tâche et vos compagnons n’auront rien à craindre.

Non. Chercher au sommet, bien entendu.

L’Ordonnatrice.

Son discours est mieux conçu. Une forteresse dénuée de toute aspérité. Cohérente jusqu’au bout, construite tout d’un bloc. Patience. Il y a forcément une entrée, une faiblesse qu’elle aura négligé de couvrir. Son costume, les taches de sang. La voix. Qui lisse. Trouver l’accroc. Le tremblement. Je l’ai entendu. Il est proche. Tout proche.

Ici.

« J’ignore pourquoi un dieu balourd traite ainsi sa création. »

Au sein de son échafaudage d’hypothèses, une certitude. À l’origine de notre monde : une intelligence. La brume est une décision consciente, pas le fait du hasard. Comment cette carte est-elle arrivée entre ses mains ?

Et puis, une détonation.

Mon univers intérieur se replie, je saute à bas de mon lit. Ou plutôt, je me laisse glisser, aussi vite que me le permettent mes membres courbaturés. Une sonnerie lancinante s’est déclenchée et résonne à travers la pièce. L’équivalent à n’en pas douter de notre tocsin. Bruits de pas pressés. Titubant, je tente de me rappeler comment actionner l’éclairage de la pièce. J’ai oublié. Tâtonnements. La porte. On peut l’actionner grâce à un bouton. Ça je me souviens. Là. Un flot de lumière crue se déverse, je plisse les yeux.

« Ne sortez pas ! »

L’un des membres de la Guilde se tient dans l’encadrement, le dos tourné. Dans ses mains, son arme tremble légèrement. Rien à voir avec les machines de combat que j’ai pu observer jusque là. Logique. Nul besoin d’un vétéran pour surveiller un prisonnier collaboratif et ventripotent.
« Qu’est-ce qu’il y a ?
– Un intrus… Très dangereux. Restez dans votre chambre jusqu’à ce que l’alerte soit passée. »

Je recule de quelques pas. Deux nouvelles déflagrations se font entendre. Et des cris. Du coin de l’oeil, j’aperçois des éclats lumineux à travers la gigantesque fenêtre, qui occupe la quasi totalité d’un mur. Ne pas se presser. Rester calme.

« Il vaut mieux que je ferme la porte, non ?
– Oui… Oui… fermez la porte. »

À nouveau seul. Laisser le temps à mon unique iris de s’habituer à l’obscurité. Je marche vers la paroi transparente. À travers celle-ci, une cours intérieure, désormais incendiée de lueurs rougeoyantes. Je distingue dans l’ombre des silhouettes aux aguets. Il y a dans la façon dont ils se tiennent une posture bien trop familière. Celle des soldats déjà condamnés à mort. Les corps sont trop tendus, les postures approximatives. Cette nuit est leur dernière, ils le savent déjà.

Et tout à coup. Le cœur qui bondit.

Elle a surgi, en azur et cheveux blonds, comme la veille. La veille c’était il y a l’éternité. Quand il y a eu les cris, le mur de métal, la haine. Quand une jeune fille s’est écroulée dans l’herbe sale. Et que nous avons juré vengeance contre la Sorcière. Parce que les pièces du puzzle ne s’étaient pas encore assemblées. Ce soir, alors que les armes crachent leurs rayons mortels, et qu’elle évite le feu artificiel en arabesques, je comprends.

Personne n’aurait pu tuer Flavia.

Ni les Mains, ni les Écuyers, la Famille est intouchable. Ni moi. J’avais inscrit son nom dans les livres, lorsque l’on m’avait amené ce nourrisson encore violacé d’être né le cordon ombilical autour du cou. J’avais été son Conteur, présent au début de son histoire. Rien ne m’autorisait à la défaire, pas même l’Amok. N’importe quel autre membre de l’expédition, mon mousquet aurait tonné. Pas Flavia. Flavia contaminée.
En un instant, l’expédition condamnée se déroule sous mon crâne. Décimée par la jeune fille maladroite que personne, par affection, par loyauté ou par législation n’aurait pu arrêter.

Et la Sorcière est arrivée. Ce soir-là, nous avons été sauvés.

Sauvés par cette femme qui vient de mettre tous les membres de la Guilde en alerte.

Elle se trouve à plusieurs centaines de mètres de moi, je la distingue parfaitement. Parce que ma mémoire substitue à son visage flou des traits que je connais depuis longtemps. Comment ne m’en suis-je pas rendu compte plus tôt ? Je l’ai croisée plus de fois que je ne puis dire.

Sous ma fenêtre, la femme a entamé un ballet compliqué au milieu de l’arène, esquivant les projectiles qui s’abattent autour d’elle, ripostant dès qu’une ouverture se présente. Elle tient dans chaque main deux gigantesques morceaux de métal qui vomissent des projectiles métalliques. Déjà, les premières sentinelles s’écroulent. Immédiatement remplacées par de nouvelles formes noires et lestes. Mais gauches, tellement gauches par rapport à la merveilleuse fluidité qui se déploie, les enserre, et les abandonne sur le sol, inanimés, juste un peu débraillés.

Des gens meurent, et j’ai rarement contemplé spectacle plus fascinant.

Un geyser de flammes s’élève, sous les pieds de la Sorcière. Je hoquète. Et la vois émerger en roulade, avant de se débarrasser d’un violent coup de pied du colosse qui a profité de l’explosion pour s’approcher d’elle.

Le souffle semble avoir étourdi les assaillants. L’espace d’un instant le silence retombe. Alors la Sorcière tourne la tête vers moi. Et au fond de la poitrine d’un magistrat bedonnant et dégarni, quelque chose s’embrase.

Bedonnant, dégarni, mais pas totalement stupide. Il ne me faut qu’un instant pour tracer le plan de mes actions futures. Je m’arrache à la fascination et me détourne de la fenêtre. Derrière moi, le ballet de métal et de mort se poursuit. Je sors de ma botte une courte matraque de métal. Elle m’a plusieurs fois servi à mettre en déroute des molosses en maraude, que des propriétaires négligents avaient abandonnés.

Une nouvelle fois j’ouvre la porte. Le garde n’a toujours pas bougé. De dos.

« Pardonnez-moi… Savez-vous où se trouve la capsule ?
– Au sous-sol… Quoi ? »

Le petit morceau d’acier s’abat violemment sur le crâne à découvert.

J’émerge de la pièce. Les mains tremblantes, les genoux qui flageolent.

À terre, le visage inanimé m’est lui aussi familier. Je l’ai déjà vu. Un laitier d’Angstadt. Un messager, un commis de la Cathédrale. La brume s’est effacée et les illusions elles aussi se dévoilent. Combien de fois ai-je déjà croisé le même visage ? Nos gènes sont-ils si pauvres qu’ils répètent à l’infini les mêmes silhouettes ? Ou notre dieu balourd manque-t-il à ce point d’imagination ? Trop de questions. Trop de béances. Trop de choses qui se sont passées aujourd’hui. Il y a des morceaux d’Hans Brennan disséminés un peu partout sur ma route. Je ne suis pas moi.

Alors cesser de penser, de subir, d’être.

Agir.

 

 

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