Tokyo s’étire. Une poursuite sur l’asphalte lui dévale la colonne vertébrale. Deux nanas : visage poudré ivoire, dentelle noire et tronçonneuses. Jumelles, génétique ou haute couture. À leurs talons-aiguille : ils sont cinq. Tout en cuir et en chiens maigres. Jurons et salives jaillissent sous les échafaudages du grand chantier. Une histoire de dope coupée, de fric extorqué. Les deux nanas éclatent du rire de la peur en gravissant péniblement – elles sont lourdes ces putains de tronçonneuses – les marches de métal. Ça résonne, semelles en délire. Les poursuivants gagnent du terrain. Bientôt, les premières bêtes dévoilent leurs crocs. Il va falloir se battre, moteur à essence, sueur.

« … et on revient. »

Une main moite pousse mollement la Fille-Ville de côté. Instinct, elle réagit. Ses phalanges osseuses heurtent une mâchoire résignée. Tohru valdingue, bras et jambes désarticulés, contre le mur qui résonne sous l’impact.

« Content de te voir aussi. »

Il se relève souplement ; il a les lèvres écarlates. Tokyo rougit, se précipite à ses côtés. Lui époussète le bras et ravale ses excuses. Elle ne peut pas faire mieux. De toutes façons il s’en fout. Il lui lance son regard en biais, un peu dégoûté, un peu las. Et puis il a le plus rachitique des sourires :

« Bien dormi ?
– On peut dire ça. Pas de rêves au moins.
– Parfait. Ce truc d’acupuncture tu crois ?
– Possible. Je sais pas.
– Vaudrait mieux. C’était galère d’enlever Maï de chez elle. Et là, ses enfants ont déposé une plainte à l’Observatoire.
– Vraiment ? »

Rictus.

« Non. Mais ce serait marrant. »

Tokyo soupire. Elle a Louisncé à comprendre Tohru depuis dix-sept jours. Deux battements exactement après sa découverte de l’abri. Un record d’après les autres. Et depuis, ça va beaucoup mieux. Si elle continue comme ça, elle finira par percevoir les craquelures du masque, elle en est persuadée. Et en attendant, ils travaillent en bonne intelligence. Ou presque.

« Quand tu es prête, tu viens au bureau ? Il faut qu’on parle. »

Ombre, il est déjà dehors. Ne reste qu’un peu de sang sur le mur de métal. Tokyo frissonne et frotte. Elle ne s’est pas encore habituée. Ici c’est normal. Même les mômes tombent, s’écorchent et retournent jouer, genoux immondes. Il n’y a pas de risque, pas de miliciens qui vous étendront parce que vous saignez. Ça a toujours été comme ça, ici, il paraît.

Personne ne lui a expliqué comment l’abri s’est formé. Repose-toi, ils ont dit. Tous, sans exception. Jeunes et vieux, indemnes ou couturés. Repose-toi. Tu vas en avoir besoin. Et toujours, dans les yeux, l’étincelle. Ni joie ni conviction, quelque chose d’autre. Ils en savent plus sur Tokyo que Tokyo elle-même. C’est insupportable. Les premières fois, bien sûr, elle a demandé. Tu sais qui je suis ? Qui t’a parlé ? Tohru ? Lilith ?

Aucune réponse. Jamais. Jusqu’à ce qu’elle abandonne. Après tout, vivre en transparence, elle a l’habitude. C’est quand elle a commencé à chercher une alcôve sous laquelle se retirer qu’ils sont venus vers elle. La même chaleur qu’il y a si longtemps. Miko-Anne, Maï et ses aiguilles. Le gosse avec son ballon. Elly et Nate, les jumeaux. Ils lui ont montré la petite chambre – un matelas, une chaise et des livres, des livres partout – lui ont fait visiter l’abri. Chacun leur tour, les mille pas de liberté que leur offre l’entrepôt, chacun à leur façon. Le refuge est multiple, aussi varié que l’esprit de ses occupants. Et bien sûr, ils lui ont raconté leurs histoires. Le premier sang, le nez qui coule ou le bouton qui perce. Et toi, c’était comment ?

Au début, elle n’a pas rien voulu dire. Et puis la semaine dernière, elle a senti Elly dans son genou. Pile là où se trouve la chambre de Tokyo dans l’abri. Ça devait faire près d’un battement qu’elle attendait devant la porte. Elle sentait le savon et le déodorant qui reste au fond du flacon.

« Qu’est-ce que tu fais là ?
– Tu veux sortir ?
– Pour quoi faire ?
– Je voudrais te montrer quelque chose. Je pense qu’il n’y a que toi qui peut comprendre. »

Tokyo a regardé Elly. Ses cheveux châtains, ses yeux en cernes khôl, son uniforme gris d’écolière.
« Ça vient d’où, cet uniforme ?
– Tu viens ? »

Elle est venue. C’était quelque part sous la rotule, entre un dépôt de vivres abandonné et une usine de traitement de l’air. Juste le souffle de l’aération et le cri de corbeaux. Ils nichent ici, a dit Elly avant de s’allonger au sol et de lever un doigt vers la Voûte.

« Je cherchais un nid, quand je l’ai trouvée, en fait. C’est l’endroit le plus chiant de tout Tokyo ici. Et on la distingue à peine. C’est sans doute pour ça que l’Observatoire ne l’a pas vue. Ni toi. »

Au bout de l’index tendu, elle serpente, minuscule, dans le gris de la pierre, sous une plaque de mousse desséchée. Une fissure dans la Voûte.

« Je n’y touche jamais. Ils risqueraient de la repérer. Mais des fois, je viens la voir. Quand j’ai envie de tuer tout le monde dans l’abri.
– J’étais pas grande. Treize, quatorze ans peut-être. »

Tokyo s’est assise. Les graviers crissent tandis qu’elle étend les jambes. Ses grosses bottes dessinent des boucles dans la poussière et soulèvent des nuages anthracite.

« Je sais pas pourquoi je ne l’ai pas remarqué avant. Enfin si. Mes parents devaient savoir. Ils m’ont protégée. Et ils ont fait un putain de boulot. Je n’ai jamais rien compris, ni moi ni les voisins. Mais un jour, on est parti à Shibuya, mon frère et moi. C’était pas notre habitude, de partir en expédition comme ça. D’habitude, on restait assis au bord des trottoirs à nous raconter des histoires, pleines de si, et de alors. Mais on grandissait. Lui surtout. Les jambes le démangeaient, de plus en plus. Il avait entendu parler d’un club où on pouvait entrer facilement. L’entrée des cuisines était pas surveillée. Tu es déjà allée à Shibuya ?
– Je suis née là-bas.
– C’était la première fois que j’y entrais. On est passé par les anciens couloirs de métro. On n’avait jamais vu une lumière comme ça. Jaune. C’était tellement plus chaud. Tous les gens étaient… je ne sais pas, beaux. Cohérents. Ils avaient l’air de savoir pourquoi ils étaient là. Même ceux qui faisaient la gueule, c’était normal, ça faisait partie du jeu. On est arrivé juste avant la période nuit. Le club était pas encore arrivé alors on s’est baladé. Il y avait un type qui attendait devant les bains, depuis longtemps je pense. À un moment, il s’est énervé, il a balancé ses billets et il est parti. On les a ramassés et on est entré. Je n’ai plus arrêté de rire. Sous les douches, dans les bassins, pendant que je m’essuyais avec la serviette blanche. Je l’ai gardée. Tout le monde s’en foutait.
Quand on est sorti, c’était la nuit. On avait chaud, on sentait bon. Et on a vu les lumières s’allumer. Toutes les lumières. Pas juste du violet et du vert. Ça rebondissait contre la Voûte. Des projecteurs assez forts pour monter jusque là haut. Et qui jouaient avec le plafond. Il y avait des ordres. « Venez ». « Découvrez ». « Vivez l’expérience. »

Alors Nero m’a tiré par le bras. Nero, c’est mon frère. « On va au club, maintenant », il a dit. Il avait toutes les lumières de la nuit dans les yeux. Et moi aussi. Quand on y est arrivé, les videuses se sont écartées pour nous laisser passer. Pas besoin de l’entrée des cuisines. À l’intérieur, c’était la folie. »

Tokyo s’arrête, reprend son souffle. Dans son ventre il y a quelque chose. Quelque chose qui traverse la poitrine, qui ne peut plus être retenu. Ça fait trop longtemps. Elle s’entend parler. Ce n’est plus juste de l’air vaguement mis en forme. Il y a un son. Une substance. Quelque chose de rauque et de doux. Les mots ne sont plus à elle, ils viennent de beaucoup plus loin.

« La musique. Les membres qui se tordaient. Les canapés. Ils se cachaient pour ça, pour s’entremêler. Sous la voûte, dans un club souterrain, sous des arcades, derrières d’autres corps. Je me suis approchée. Nero, il dansait. La musique me l’a pris cette nuit-là. Et puis j’ai vu une main émerger de la forêt de bras, de jambes. Je me suis laissée emporter. Il y avait des navires qui me voyageaient sur la peau.

Et puis une bouche, une bouche peinte en blanc. Elle s’est approchée. Elle a tout rempli. Et elle a pris mes lèvres. C’était comme se coincer le doigt dans une porte. Tu sais ce que ça fait toi.
– Je sais. Je n’aime pas.
– Et ça a serré de plus en plus fort. Je ne me débattais même pas. Je sentais que ça allait être abominable, je ne savais pas pourquoi, je voulais savoir. Alors j’ai laissé faire. Et puis, forcément, ça… ça a fini par couler. »

Silence. Sous la faille, les deux filles contemplent le bout de leurs chaussures. Il y a un claquement d’ailes. Un corbeau traverse le couloir et disparaît derrière une cheminée de l’usine. Tokyo inspire, timidement :

« Il doit y avoir un trou dans le tuyau. Ils ont construit leur nid là. Bien au chaud. C’est pour ça que tu ne le trouves pas.
– Qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?
– Comme toujours. Les hurlements, les insultes. Les Chevaliers qu’on appelle. On était trop nombreux, personne ne savait qui était qui. Je suis sortie en marchant. Je me suis dit que j’étais très futée de ne pas courir, de faire comme si je ne risquais rien. Et je suis rentrée, mine de rien à la maison.
– Et ils avaient tout goudronné.
– Et ils avaient tout goudronné.
– Ma maison à moi était très belle. Quand j’ai vu ce qu’ils en avaient fait, je suis restée sans bouger pendant près d’une minute. On aurait dit une sculpture. C’était sublime. Et le personnel de maison… On aurait dit qu’ils allaient se remettre à bouger, l’instant d’après. J’y ai vraiment cru, tu sais. Qu’ils allaient casser la croûte noire et se mettre à rigoler. Ils auraient dit qu’ils avaient bien eu la petite demoiselle et ils… ils…
– Comment ils ont su pour toi ?
– J’ai eu mes règles. C’est tous les mois quand…
– Ouais. Maï m’a dit. C’est rare il paraît. »

Elly hausse les épaules. Petit haussement triste. Et puis elle s’ébroue :

« En tout cas tu as une jolie voix. Il y avait un gars qui racontait des histoires à l’abri, c’était son métier. Tu parles un peu comme lui. Tiens, tu pourrais prendre sa place.
– Sa place ?
– Ben oui. Pour l’instant, tu es nouvelle, mais tu mangeras pas, si tu n’aides pas, c’est comme ça ici.
– Tu sais que c’est Lilith qui m’a ramenée, quand même ? »

Rire argentin.

« Moi aussi. On a passé la nuit à se promener sous le plancher de verre de la Philarmonie. Et j’entretiens les canalisations. On a tous une bonne raison d’être là. Le meilleur, ça n’existe pas. »

Le « bureau » est une boîte d’une dizaine de pas de long sur cinq de large, construit dans un matériau grisâtre dont personne ne connaît le nom, dérobé sur un chantier quelques mois plus tôt. Les murs puent et laissent passer le froid, mais pas un son n’entre, ni ne sort. Les lieux sont éclairés par une ampoule, une de celles qui ne clignotent jamais. Et au centre, un gigantesque panneau de tôle, posé sur des tréteaux. La porte se referme sans un son derrière Tokyo, tandis que des visages se tournent vers elle. La plupart lui sont familiers. Les quatre gardes du corps de Tohru. Les « frères ». À l’abri, on ignore s’ils sont frères, on ignore même leurs prénoms. Ça n’a pas d’importance : ils se déplacent toujours ensemble, l’un répond pour l’autre, mais n’ont rien de semblable physiquement, si ce n’est la longue cicatrice qui dessine sur leurs visages un W blafard. Ils occupent le conteneur voisin de celui de Tokyo. L’un des premiers jours, alors qu’elle ne savait pas encore se repérer, elle est entrée par erreur dans leur refuge, la porte était ouverte. Ils dormaient l’un contre l’autre, têtes contre épaules. Il y a Tohru lui-même, bien sûr, la lèvre encore tuméfiée. Ordrade, qui s’occupe de l’approvisionnement en eau. Haute, massive, et absolument rassurante, avec sa combinaison de gros tissu vert. Et un inconnu : un petit type blafard, qui a sursauté lorsqu’elle est entrée. La tête à sursauter sans arrêt. Visiblement, ça fait un moment qu’ils sont là. Tokyo sait reconnaître l’attente, question de pratique. Les muscles qui se relâchent et ceux qui se tendent. Même si c’est ridicule, que tout le monde sait qu’il est temps, Tohru s’éclaircit la gorge avant de prendre la parole, la voix plus traînante encore qu’à l’habitude. Ils se rapprochent pour l’entendre.

« On peut s’y mettre ? Je suppose que tout le monde se connaît.
– Non. »

Du menton, Tokyo pointe le petit nerveux qui se balance désormais d’un pied sur l’autre.

« Ah oui. C’est Louis. Il fait partie de ceux qui nous informent à l’Observatoire. »

Le poing qui se serre. Depuis la nuit de fuite, depuis Lilith, l’Observatoire, c’est une douleur sourde à la pommette. Elle décide qu’elle n’aimera pas ce type.
« Il fait quoi ici ?
– La même chose que tout le monde. Il va nous aider à trouver Ezia Polaris. »

Cette fois-ci, c’est toute l’assemblée qui sursaute. Tohru s’est déjà détourné et pioche une carte jaunie dans une caisse sous le bureau. Il se redresse et parcourt l’assemblée du regard.

« Quoi ?
– Tu sais ce qu’est Ezia Polaris. »

Ordrade ne pose jamais de question. Elle déduit puis affirme. Ou accuse. En face d’elle, un haussement d’épaules.

« Non. Mais j’ai des informations.
– De Lilith.
– Évidemment de Lilith. De qui d’autre ?
– Je commence à être fatiguée. Il ne dit jamais ce qu’il attend de nous. Des ordres. Du matériel à livrer. Et de temps en temps, quand les canalisations soufflent dans le bon sens, tu daignes nous donner un bout d’information. Parce qu’il est trop occupé à faire la lecture dans les caves de la ville. On voit ce que ça a donné la dernière fois. »

La lumière se perd dans ses cheveux gris coupés courts tandis que la femme avance son buste vers Tohru, par-dessus la table. Pour une fois, il accepte la confrontation ; il se penche vers Odrade la carte entre les mains. Sa voix est un sifflement. Venimeux.

« Tu veux qu’on parle clairement des choses ? D’accord, parlons clairement des choses. Pourquoi le cartel Imaya est-il encore en place ? Bizarre pour un gang dont toutes les ressources ont été coupées par leurs adversaires. Pourquoi a-t-on perdu deux agents à l’Observatoire le mois dernier ?
– Je n’y suis pour…
– Pour rien, en ce qui concerne les agents. Je sais. J’ai vendu l’un d’eux pour échapper à un interrogatoire, et Louis ici présent a égorgé l’autre pour prendre sa place. »

Claquement de mains. Le jeune homme tourne sur ses talons, étend les bras. Le souffle court, Tokyo contemple sa nuque. Elle a à la bouche un sale goût rouillé. Loin, très loin, quelqu’un est en train de charrier une caisse de… membres humains ? Quelque part dans un terrain vague.
« Pas le moment. »

« Parler clairement, c’est des problèmes. »

Lentement, les mains retombent, les épaules s’abaissent. La voix aussi.

« J’en n’ai rien à foutre de tes trafics. Et Lilith ne demande de loyauté à personne. La seule chose pour laquelle on est ici, c’est pour abattre cette putain de Voûte. Et pour ça, on a besoin d’Ezia Polaris. Le premier qui met ça en danger, je l’élimine. Qu’il soit des nôtres, de l’Observatoire ou d’un cartel. Le reste, je m’en branle. Le « clairement », on n’en n’a rien à faire. C’est clair ? »

Ils sont sept dans le bureau, aucun n’arrive à regarder l’autre dans les yeux. Ça sent la transpiration et la gêne. Tokyo est lourde, très lourde. Elle n’a rien à faire là, elle n’est pas faite pour les conspirations et les ambiguïtés. Elle commence à comprendre l’ennui et le dégoût sur le visage de Tohru. Lui vit là-dedans, tout le temps. C’est la tâche qui lui a été donnée. C’est trop compliqué. Toxique, et il n’y a personne qui veut l’aider. Cette fois-ci, elle aimerait faire quelque chose pour lui. Alors elle part.

« Qu’est-ce que tu fous ? »

Deux des frères ont parlé à l’unisson. La Fille-Ville se retourne. Elle se tient dans l’encadrement de la porte. À l’extérieur, il y a Elly avec son uniforme gris, sagement assise sur un bidon, qui lui fait un petit signe de la main.

« Ce n’est pas pour moi, ici. Rappelez-moi quand vous vous parlerez vraiment de ce qu’on doit faire. Pas de vous, pas des ombres. Ça ne m’intéresse pas. »

Personne ne bouge. Dans sa tête, elle compte tranquillement jusqu’à dix. Après elle partira. Il y a trois mômes qui survivent à peine dans les fondations de l’Opéra, ils n’ont pas mangé depuis près d’une semaine. Elle pourrait aller les aider.

Et puis un gloussement.

Louis rougit, se détourne en cachant sa bouche de ses grandes phalanges velues. Peine perdue, le rire va croissant. Et gagne Ordrade. Un ricanement en lames d’acier. Le reste de l’assemblée s’y met. Dans les prunelles de Tohru, il y a quelque chose qui ressemble très fort à du vrai. Il marche vers sa protégée, la pousse presque doucement à l’intérieur du bureau et referme la porte tandis que l’hilarité retombe, avant de reprendre sa place à la table. Demain, un amateur de compositions lyriques tombera trois petits corps qui ont tenté de s’extraire de leur abri souterrain.

« Voilà. C’est elle, c’est Tokyo. Elle vaut le coup non ? »

*

* *

Ils sont trois à dévaler les gradins du stade Meiji, enveloppés dans les béances de ténèbres, dans les angles morts des projecteurs. Deux femmes et la jeune recrue qu’elle est venue observer, Klein. Il est particulièrement agile et met toute son énergie dans sa course. L’Ordonnatrice doit allonger le pas pour ne pas se laisser distancer. Il ne manque cependant pas de prudence. Contrairement à trop de Chevaliers, il a résisté à la tentation de courir arme à la main, ce qui donne trop souvent lieu à des accidents. Il prend même les quelques secondes nécessaires pour laisser le goudron calmer son pouls et observer la situation.

Il voit :

Six silhouettes. Tenues trop sombres pour discerner leurs traits. Et pour viser correctement, aussi. Elles s’affairent dans un coin de la vaste arène, là où la Voûte touche le sol. Pas besoin de s’approcher pour comprendre ce qui se trame, les gestes et les sons sont éloquents.

Et surtout, c’est à cela que les Chevaliers Particule sont formés.

Tout à leur tâche, les ombres n’ont rien remarqué. Klein a désormais son arbalète en main. Il épaule, étend le bras.

L’onde fend l’air et arrache l’arme des mains de l’une de ses deux subordonnées dont le visage se crispe de colère. Un regard. Un seul regard pour que le calme revienne sur la face froissée de fureur. L’Ordonnatrice ressent une profonde satisfaction l’envahir. Le garçon reste en permanence vigilant, passant et repassant la moindre de ses actions au crible des préceptes de l’Observatoire. Il s’approche désormais du groupe les bras écartés. Armé mais compatissant. Sa voix s’élève. Le tremblement qui s’y esquisse se barde d’une armure d’assurance. Il forme les consonnes à la perfection, comme à l’entraînement.

« Hérétiques ! L’Observatoire est venu vous sauver. »

Le groupe s’arrache à ses manipulations occultes. Instantanément, deux d’entre eux se coulent dans l’angle mort de Klein. Ce sont des professionnels. Rien à voir avec les pauvres choses que Lilith a corrompues l’autre soir. Les deux compagnes du Chevalier se sont postées à quelques pas de lui, l’une à l’avant, l’autre derrière. Élargir le champ de vision au maximum. Le trio évolue désormais en symbiose. Devant eux, le bruit d’armes que l’on apprête. Klein ne se laisse pas démonter. Trois pas supplémentaires. Puis il s’incline. Profondément.

« Pardon. »

Les enfants de l’ombre marquent une hésitation. Face à eux, le Chevalier reste immobile, la tête toujours baissée vers le sol.

« J’ignore ce qu’il s’est passé. Je ne sais pas de quoi vous avez peur. Mais ça va aller, maintenant. Nous allons rentrer ensemble. À Tokyo. Vous n’êtes pas obligés de marcher dans les ténèbres de derrière la Voûte. »

Un grand silence règne à présent sur le stade. Seul le grésillement des projecteurs perce la chape de plomb. L’Ordonnatrice décide qu’elle retiendra cet instant. Que si le Chevalier Klein accède à la légende, il s’agira du premier volet de sa fresque personnelle. La conviction du garçon lui apparaît comme la corde d’un arc, tendue à quelques millimètres du point de rupture, vers ses adversaires.

Et puis il ouvre la main.

L’arbalète tombe à terre, avec un petit bruit sec. Sur la peau, le goudron reflue, et c’est totalement vulnérable que Klein se présente à ses adversaires. Même ses deux subordonnées le contemplent avec stupéfaction. Et puis un cri :

« Crève-le ! »

Un barillet tourne, un bras s’élève. L’Ordonnatrice ajuste sa vision : un homme, la soixantaine. De méchantes rides lui sillonnent la peau, mais il est pur. Des yeux bleu glace fixent le jeune Chevalier, qui ne bronche toujours pas.

« Quel acteur. »

Il suffira d’un instant pour que la vivante armure se reforme. Klein ne fait pas acte de foi : il soumet les criminels à l’ordalie. Comme le demande le Credo : « Mode critique enclenché. » L’homme rejoindra-t-il le rang des humains ? La réponse est déjà inscrite le long des muscles qui se dessinent sur le dos, toujours courbé, du Chevalier Particule.

« Espèce de con ! »

La même voix. Furieuse. Et puis un cliquetis. « C’est maintenant que ça va devenir intéressant. »

Un flash de lumière sale mord les rétines, suivi d’un grondement sourd. Le son, toujours à la traîne sur la lumière. Le sol tremble, tandis que des morceaux de pierre dégringolent du plafond. Dans le même instant, une rafale de balles déchire l’air. Ce n’est pas l’homme aux iris de glace. Lui est resté figé. Avec une vitesse obscène, Klein se glisse derrière lui et lui administre un coup sec sur la nuque. Le type s’écroule. Les deux femmes Chevalier se sont jetées vers leurs agresseurs, drapées dans leurs armures liquides. Les arbalètes sifflent, pendant que des tentacules de goudron se déploient, enserrant des gorges qui se violacent. Deux corps explosent, deux autres se débattent frénétiquement, avant de se détendre à jamais, poupées épuisées par leur ballet.

Le dernier terroriste encore en vie lève les mains. D’un regard, Klein autorise la reddition, avant de se précipiter vers la Voûte. L’Ordonnatrice sent le cœur se serrer dans la jeune poitrine, devant la fissure qui mange désormais le mur. Elle voit les peurs s’accumuler derrière son front. L’effondrement, Tokyo vulnérables les démons qui surgissent, les cris. Non.

Le Chevalier Particule Klein ne laissera pas Tokyo s’effondrer ainsi, pas aussi bêtement, la blessure ne s’infectera pas. Il fait face au morceau de néant, toujours encadré par ses deux alliés. Le sang retourne au sang, la pierre à la pierre. Les armures coulent en un flux d’abord timide puis de plus en plus vivace vers la fissure, la comblant peu à peu. Les visages se tordent, grimacent. L’armure ne suffira pas, la blessure est profonde. Petit à petit, la chair se dissout, emportée par le flot noirâtre. Des cris. Parce que c’est abominable, que ça doit être ça, l’Enfer. Que ce n’est pas pour rien qu’on appelle ça les mâchoires de Lilith.

Alors l’Ordonnatrice s’avance. Et, au dernier instant, récupère l’ultime cellule du Chevalier Particule Klein. Le reste n’est qu’histoire de sauvegarde.

Il y a un spasme, et une quinte de toux. Qui se prolonge, enfle, et semble ne jamais devoir s’arrêter. Le jeune homme se tord dans tous les sens, jusqu’à ce que les voiles blancs effleurent son front. Ses yeux se révulsent avant de revenir à la réalité. Contraction des cuisses et des mollets, le revoilà debout, tentant vaillamment de tenir la position de respect face à sa supérieure.

« Ordonnatrice…
– Tout va bien, Chevalier. Vous êtes ici. Vous êtes à Tokyo.
– Je… Je suis… Vivant.
– Sauvé. Par la grâce de Faris. Elle vous a reconnu comme l’un des siens et vous a arraché à l’Enfer qu’elle vit pour notre salut.
– Faris… Et mes compagnons ?
– Je suis navrée. Lilith les a entraînées dans la faille. Mais leur sacrifice n’aura pas été vain. La Voûte perdure, grâce à elles et à leur courage. »

La poitrine de Klein tressaute. Il se retourne vers les deux rescapés de l’opération qui contemplent les deux membres de l’Observatoire avec un mélange de terreur et de révérence. Masque d’amertume sur les beaux traits de leur vainqueur :

« Vous avez tant à vous faire pardonner.
– Que voulez-vous en faire, Chevalier ? Par le Code, leur vie est entre vos mains. Je sais que vous serez faire usage du pouvoir qui vous a été octroyé.
– Ils seront envoyés à l’Observatoire, répond le garçon d’une voix lointaine. Je veux qu’ils entendent à nouveau les premiers récits. Le sacrifice de Faris, la traîtrise de Lilith. Je veux qu’ils se rappellent que c’est aussi pour eux que nous avons scellé la Voûte ce soir, et que nous avons mis fin à leur stupide aspiration au Néant. »

Sourire de nacre.

« Je vous avais bien jugé, Chevalier Klein. Je ne saurais vous dire combien de temps j’ai attendu quelqu’un comme vous.
– Quelqu’un comme moi ?
– Vous n’êtes pas un Élu. Cette position vous venez de la gagner par votre courage et votre honneur. L’heure de notre grand œuvre est arrivée : nous allons sauver Tokyo une bonne fois pour toute. Vous serez l’âme de l’Ultime Tâche.

*

* *

Ils vont aller voir les cannibales.

Ils sont partis à deux. Sinon on est mort a expliqué Louis. Ils nous tomberont dessus. Il n’y a pas plus agressif. Et faut les comprendre. L’Observatoire les traque, les civils les traquent, leurs proches les traquent. Du coup ça sera moi et la fille. Ça sert à rien de discuter.

Tohru a longuement parlé, Tokyo a enregistré les questions à poser, les points faibles à retenir, si ça déconne. Il lui a montré sur la carte, en suivant la route du doigt. Ça fait le tour des hanches, ça remonte vers l’aisselle droite. Vers les docks. La réunion n’a pas duré longtemps. Le temps de préparer les affaires, de donner les dernières consignes. En sortant du bureau, Louis et Tokyo ont adressé un petit signe de la main aux curieux qui s’étaient attroupés. Il y a eu quelques réponses. Pas beaucoup.
Et depuis ils marchent. Les deux voyageurs ont revêtu la bure marron des colporteurs et portent sur le dos deux grands sacs hermétiquement fermés. Ils ont regagné le niveau de la Voûte et bifurqué vers l’Ouest. Tokyo ne connaît pas cette partie de la ville. Elle se rappelle d’une conversation entrecoupée de rires. Si t’es pas marin, négociant ou prostitué, tu n’as rien à y faire, on lui avait dit. C’était quand déjà ? Avant. Avant tout ça.

« Comment tu connais les cannibales ?
– Je leur ai fourni des cadavres, quand j’étais plus jeune. Ils sont trop peu pour chasser maintenant, du coup ils s’en contentent. J’ai vite arrêté. C’est dégueulasse. Du coup, je leur vends de quoi tenir. Des couvertures, des outils. Tu sais. L’essentiel. »

Louis aime répondre. Ça fait près d’un battement qu’ils marchent, et aucune question de Tokyo ne lui a semblé stupide ou incongrue. Sa voix chuinte, ses phrases n’ont pas la belle sobriété de celles prononcées par les habitants de l’abri. Mais les mots passent. Depuis qu’ils se sont engouffrés dans les ruelles qui mènent au port, elle n’a cessé de parler. D’où il vient, pourquoi les a-t-il rejoint, est-ce que c’est dangereux à l’Observatoire. Ça ne la regarde pas, la paye est bonne, pas plus qu’ailleurs. Tu as une famille, toi aussi tu es contaminé ? Oui, une femme, quatre gosses, oui, évidemment, ma femme s’en est jamais rendu compte, comme quoi la vie des fois. Elle note à toute vitesse, en mémoire, tout ce qu’elle peut. Et puis elle s’arrête. Ils ont enfin atteints les quais. Devant elle, il y a l’Étendue.

« C’est la première fois que tu la vois ? »

Elle hoche lentement la tête. Oui, c’est la première fois. L’air a changé, il sent le vaste et l’humide. Au pied du béton, ça ondoie en clapotis. L’eau se déploie sous ses yeux à perte de vue. Grise. Mêmes les projecteurs de jour ne parviennent pas à en percer l’immensité. La lumière flotte à la surface, impuissante. Et puis il y a le bruit. Un balancier qui inquiète et qui apaise. Au loin, elle distingue des formes majestueuses, imposantes. Elles ne luttent pas contre le flot. Elles le subissent. Louis les désigne d’un coup de menton un peu méprisant.

« Des bateaux. C’est avec ça qu’on se déplace sur l’eau.
– Tu es déjà monté dessus ?
– Non. J’ai aucune raison de le faire. Beaucoup trop dangereux. Presque plus personne ne sait les entretenir, du coup, souvent, ils coulent. Ils s’enfoncent dans l’eau.
– Et il y a quoi, derrière ?
– Derrière ?
– De l’autre côté. »

Elle pointe son doigt vers l’horizon. Au loin, les deux gris se mêlent. Tokyo ne comprend pas. L’Étendue fait partie de la ville, mais échappe à sa perception. Impossible de se concentrer dessus. De la voir. L’eau lui file entre les tempes. Et ouvre la voie vers une autre frontière, plus floue, plus impénétrable encore que celle de la Voûte. La Fille-Ville serre les dents. Il y a trop de choses qu’elle ne connait pas encore. Son compagnon se gratte bruyamment le cou.

« Je sais pas. Je ne sais pas si quelqu’un sait, en fait. Régulièrement, l’Observatoire lance des expéditions, pour voir. Personne ne revient jamais. Et comme je te l’ai dit, on a de moins en moins de bateaux, alors… Dis, il faut qu’on avance. Si on tarde trop, la nuit va tomber. Et là je ne donne pas cher de nous deux. »

Les vastes perspectives des quais se réduisent peu à peu. Sur leur gauche, la Voûte est désormais un grossier amas de roches, figé en une explosion statique. Ils longent une voie étroite qui serpente vers les hauteurs, quand une muraille de goudron durci se dresse devant eux. Passage condamné. Louis appuie le bout des doigts contre la paroi, soupire.

« Ça n’était pas là la dernière fois. Les chevaliers font ça, souvent. Ce qu’ils ne peuvent pas corriger, ils colmatent. Ils ont dû se fatiguer de leurs expéditions dans ces trous à rats.
– Il doit y avoir d’autres passages.
– Bien sûr qu’il y a d’autres passages. Mais c’est le seul que je connais. Les cannibales sont trop prudents pour dévoiler plus d’une entrée à leurs visiteurs.
– Du coup c’est pour ça.
– Pour ça quoi ?
– Que tu m’as amené.
– Bien joué. Il va falloir que tu nous trouves par où passer. »

Tokyo hoche la tête. Des yeux, elle fixe le chaos rocheux qui l’environne et repère une veine un peu plus claire que les autres. Froncer les sourcils et

elle y est.

C’est beaucoup plus difficile que les autres fois. Les lignes sont brisées. Elle ne peut pas fendre l’air, chevaucher les réseaux électriques. Progresser doucement. Se heurter aux impasses, aux angles. Ça souffle, ça transpire. Un point de côté dans les flancs, le long d’un building. Respirer. Même là on peut le faire. Sentir l’air moite et le sel. Elle sent le rythme de la ville ralentir. Le temps s’étire. Loin, très loin. Les filles de ce matin. Toujours poudrées, toujours les tronçonneuses. Encore poursuivies. Cette fois-ci le long d’un chantier d’autoroute. Trois bagnoles noires qui leurs foncent dessus. Elles hurlent, parce que l’échappatoire n’est plus possible. Mais Tokyo, elle, peut tout. Elle a le temps. Tout le temps du monde. D’explorer la roche ici, là-bas d’observer les visages. Terrorisés, déterminés. Un effort violent, qui lui fait trembler les dents. Et les voitures sont projetés en l’air. Déflagration au ralenti. Lentement, très lentement, elles s’élèvent. Visage incrédules des poursuivies et des poursuivants. Pour eux ça ne dure que quelques secondes, pour la Ville l’éternité. Éternité de la pierre qui est sage, et qui connaît les secrets. Elle sait. Elle voit le tunnel dans lequel, des formes s’agitent. Comme l’eau, la pierre lui a appris.

Tokyo est infinie.

Et puis il y a la main rugueuse qui secoue un fétu, le fétu qui est elle. Il faut qu’elle ouvre les yeux, qu’elle accepte le choc en retour, qu’elle retrouve ses proportions humaines.

« Par la Voûte tu m’as fait peur ! C’était quoi, ça ? »

Les traits de Louis se détachent, gris, dans le blafard des projecteurs. Masque de terreur et d’angoisse. Tokyo se recule lentement, inspire. Sa poitrine est minuscule, comment subsiste-t-on avec aussi peu d’air ? Elle agite la main. Tente de composer avec les mots minuscules des êtres humains.

« J’ai trouvé. Une entrée. Il faut faire le tour… Prendre un autre quai. Marcher jusqu’au bout.
– Qu’est-ce que tu faisais ?
– Tu ne sais pas qui je suis ?
– Bien sûr que je sais. Mais comment tu faisais ça ?
– Quoi ça ? À quoi je ressemblais ? »

Louis prend son souffle. Il va répondre même à cette question. Celle que tout le monde, jusque là, a éludé. C’est d’une voix lointaine qu’il trace les mots. Ils sont difficiles. Ils écorchent. Et petit à petit, se transforment en hurlements.

« C’était… Comme si tu parlais à quelqu’un. Mais que je ne pouvais pas voir. Pas parce qu’il était invisible ou je sais pas quoi hein ! C’était moi qui n’était pas là. Rien n’était là sauf toi, et… l’autre. (Son rythme de parole s’accélère. Il postillonne, maintenant, et il s’en fout.) On était où, nous pendant ce temps hein ? Moi, et les autres, de la ville ? On était où ? Non. Non. Ce n’est pas ça la question ! La question c’est…
– Qu’es-tu ? »
Ça fait un moment que la forme maigre se tient là, Tokyo s’en rend compte, maintenant. Elle s’en serait rendu compte plus tôt sans l’eau, et la pierre, et l’excitation. Une grande marionnette chauve qui dégringole des rochers, un bras, une jambe après l’autre. Comme si ses membres se mouvaient indépendamment les uns des autres. Il s’avance en pleine lumière avant de se figer. Tokyo sait qu’il se présente, il a toujours agi comme ça. Il est nu jusqu’à la taille. La dernière fois qu’elle l’a vu, lors de sa dernière leçon, il était vêtu des pieds à la tête d’une sorte de survêtement grisâtre. Celui qu’il portait à chaque fois. Maintenant elle comprend pourquoi.. Le bas de son corps est recouvert d’une substance fluide, qu’elle n’avait pas vu depuis sa fuite éperdue, entraînée par Lilith.

« Ce n’est pas possible. »

Mouvement de danseur, il s’approche. Avant de disparaître, en une traînée floue. Le bras ganté de Tokyo pare la morsure au dernier moment.

« Louis m’a dit à quoi m’attendre. Elle est extraordinaire, il m’a raconté. Il exagère. Mais tu as fait des progrès, depuis la dernière fois que nous nous sommes vu.
– Maître… »

Une odeur atroce, familière, emplit les narines de la jeune fille. À quelques centimètres, un sourire en dents très blanches.

« Je suis le Comte. Je vais te guider jusqu’aux nôtres et te raconter. Il est temps que tu saches. »

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