Elle s’est assise entre le mur et le colporteur de Shibuya. Les genoux sous le menton, les mains autour des genoux. Juste la place qu’il faut. Il fait bon. Devant elle, quelqu’un tourne la tête et lui sourit. Sans dents. Elle sourit en retour. Les siennes sont très blanches. Elle les a lavées au robinet avant d’arriver. Elle n’a même plus le goût au fond de la gorge.

Ils sont une vingtaine, entassés dans une ancienne réserve à grains de la huitième avenue. Quelques chuchotements sous les murs de béton écorché. Les doigts qui se tordent en impatience. Et la peur. La peur bien sûr. On ne peut pas poster de vigile à l’entrée. Ce serait suspect. Alors de temps en temps, Luka jette un coup d’oeil au coin de la fenêtre, là où le plastique noir qui l’aveugle se décolle un peu. Elle aime bien Luka. Elle ira lui parler, à la fin, il paraît qu’il va déménager. Une chambre dans les quartiers médians.

« Tu es déjà venue ? »

Dans son cou la voix est chaude. Grave et un peu humide. De si près c’est facile de sentir l’excitation. Elle hoche la tête, doucement.

« C’est la première fois pour moi. Tu crois qu’elle sera là ? »

Elle sent le coin de sa mâchoire tressauter. Les mots sortent plus solennels qu’elle ne l’aurait cru.

« Lilith vient à chaque fois. Et pour moi c’est « il » . »

Rire gêné.

« Pardon.
– Pas de mal. Tu viens d’où ?
– Juste à côté. Ça fait des mois que j’hésite. J’ai une femme tu sais. Son père travaille à l’administration des Chevaliers-Particule. Mais je ne le vois pas souvent. Et l’autre jour, il y a cette cliente qui a été arrêtée par l’Observatoire. Je n’ai pas compris pourquoi elle… »

Il parle très vite à présent, n’importe comment. Normal. C’est le début. À côté d’elle, le colporteur de Shibuya penche un instant la tête vers elle. Ses cheveux gras lui effleurent l’épaule. Elle se souvient. Que le premier soir, il avait pris ses mains dans les siennes. Il l’avait fait rire. Une blague, elle avait entendu dix fois auparavant. Ce soir-là, elle avait vraiment été drôle. Alors elle aussi se retourne. Dans la pénombre, elle distingue de beaux traits réguliers. Des yeux sombres, un peu affolés. Mais durs. C’est bon, il tiendra.

« Ne t’en fais pas. Si jamais tu ne ressors pas d’ici en dansant, je te paye ma tournée. Jusqu’à ce que tu ne te rappelles plus le prénom de ta femme. »

Il glousse. Les épaules qui tremblent un peu. Il en fait trop, mais ça n’est pas grave. Et puis il se fige. Les pupilles droit devant lui. Captives. Ça commence.

« Bienvenue, peuple de Tokyo. »

La voix de Lilith coule, se déploie. S’étend le long des parois, s’infiltre dans les failles. Les quatre mots rampent et glissent. S’insinuent sous les vêtements, se tatouent sur la peau. Parviennent, enfin aux tympans. Elle se retourne. Elle sait ce qu’elle va voir, elle sait qu’elle ne s’y attendra pas.

Ce soir, Lilith porte un lourd manteau d’étoffe violette, cintré à la taille. À la poitrine, des objets de métal scintillent. Ce soir, Lilith est très pâle. Peut-être parce que ses lèvres sont peintes en rouge. Que ses cheveux sont particulièrement blancs. Peut-être parce qu’il s’est placé juste sous le néon. Habituellement, il reste dans l’ombre. Il y a même eu la fois où il n’est même pas entré dans la pièce. Cette nuit là, ses paroles ont rebondi fantômes même une fois la rencontre terminée. Aujourd’hui encore on peut en attraper un mot, quand on tend bien l’oreille.

Lilith se tient très droit. Il a levé la main haut, à en effleurer le plafond – il est grand – pour que tout le monde puisse voir ce qu’elle tient entre ses doigts. Elle écarquille les yeux, se rappelle qu’elle doit les plisser pour mieux voir, plisse.

Un livre.

Pas le genre de livre qu’on peut trouver dans les boutiques autorisées. Les arrêtes sont creusées de trop de passages de doigts. Les angles s’arrondissent, mangés par le temps, et des pages décollées semblent vouloir s’extraire de la reliure. Figées en une fuite immobile. Un tel état d’usure est un crime en soi.

« Je vous ai promis. Le soir est arrivé. Vous avez bravé des dangers, chacun à votre manière. Vous avez combattus des femmes, des hommes, des doutes. Et vous-même, bien sûr. »

Silence. Le bras redescend lentement le long du corps. Les épaules se relâchent. Et la bouche se relève en un large sourire. Lilith ce soir ne fait plus du tout peur.

« Vous êtes tellement beaux. »

Un geste et le manteau valdingue à travers la pièce. Un bras se tend, se referme dessus. Griffes. Peut-être, il le revendra. Peut-être il le vénérera dans sa cahute ou au fond de son salon privé. Elle est un peu jalouse, la fille. Mais elle oublie vite. Parce que pour la première fois, elle voit Lilith. Vraiment. Plus d’armure.
Le corps dévoilé : gracile. Sous la peau, les os, en charpente. C’est une expression, la peau sur les os. Pas pour Lilith. Pour Lilith, c’est vrai. Quelqu’un en a mangé l’intérieur. Peut-être l’un des démons du dehors, peut-être un des cannibales de la zone morte. Il parcourt l’audience du regard. Là où ses yeux s’arrêtent, ça s’agite. Ça rit, presque. Elle déglutit. C’est bientôt son tour.

Lilith fixe les pupilles juste au-dessus d’elle. Enflamme un point par-dessus son épaule. Et continue son parcours.

Le moment est passé.

La fille suffoque. Elle ne comprend pas. Autour d’elle la pièce tourne. Elle voudrait se lever pour protester, mais elle ne peut pas. Elle est comprimée contre le mur, le colporteur de Shibuya est trop gros. Alors tout ce qu’elle peut faire, c’est serrer la déception, bien la serrer. Attendre que la tension dans ses épaules retombe. Attendre que Lilith reprenne la parole. Oublier qu’elle aurait pu exister. Redevenir la petite chose grise, encore.

« Ce soir, je vais vous raconter l’histoire d’Ezia Polaris. »

Et sans attendre davantage, il s’adosse au mur, ouvre le livre. Les pages font un petit bruit sec quand il les tourne. Rien à voir avec le feutré des bibliothèques. Une longue inspiration. Il est le seul à respirer, plus personne n’ose bouger un cil. Enfin. Enfin savoir. À nouveau la voix sorcière.

« Ce soir, enfin, je sais. Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’est l’Ezia Polaris. Nous étions terrifiés, dans le noir. Je l’ai cru à l’origine de nos malheurs. Notre prison, notre geôlier. Je n’aurais pas pu davantage me tromper. Ce soir tout commence. À partir de ce soir, je suis Lilith. Je viens en premier. Car vous devez bien vous en rentre compte, le temps…
– Ici ! »

Le cri est net. Précis. Aucune émotion, juste une information. Déjà, la fille comprend. L’homme dans son dos. Le nouveau. Il va falloir réfléchir très vite. Si elle pense assez vite, tout se ralentira. Elle en sait déjà beaucoup, plus que la majorité des gens assemblés qui ne réagissent pas encore. Pourquoi sont-ils si lents ? Pourquoi sont-ils déjà morts ? Repartir par l’entrée c’est trop tard. Il faut avancer. Alors elle se redresse. Elle repousse le colporteur qui grogne de surprise. Elle s’en fout.

Quelque pas et derrière elle, résonne la vibration familière. Faiblesse, elle jette un coup d’oeil par-dessus son épaule. Luka s’est hissé sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre, il a dû entendre le bruits des mille pas cachés dans l’ombre. Terminé pour lui. Il est projeté en arrière, brutalement. Il se redresse, sa tête tressaute. Il doit savoir, tout le monde sait. Pourtant il essaye, tout le monde essaye. De placer ses mains de part et d’autre, de retenir.

Et puis la tête de Luka éclate avec un petit bruit triste. Les morceaux de chair dégringolent de part et d’autre de ses épaules. Tombent à terre. Et sont immédiatement piétinés par le petit groupe qui, enfin, a compris. Pendant que le reste du corps s’écroule d’autres cris résonnent, avertissements ceux-là.

« Les Chevaliers-Particule ! »

Ils entrent sans un mot, innombrables et se mettent en joue. Une autre vibration, dix. Et le bruit mou, qui se répète, tandis que les dépouilles tombent l’une après l’autre. Il ne faut pas penser ni regarder, il faut être efficace. Lilith – bien joué – Se dirige vers ce qui doit être l’issue du fond. Surveiller les angles morts.

Là.

Le Chevalier semble indifférent au désordre autour de lui. Le goudron vivant de son armure lui rutile autour du visage. Un nouveau. Mais un bon. Il stabilise son arme. Vise. Il doit se concentrer, il va faire une erreur. Forcément.

Maintenant.

Il a laissé une faille dans la cuirasse, à l’épaule gauche. Elle a déjà dégainé la lame qu’elle a volé au colporteur il y a quelques instants. Le morceau de verre file au milieu de la cohue – ligne droite parmi les courbes – atteint sa cible. L’homme recule, pousse un juron. Et avec une vivacité obscène retire l’arme de sa blessure. Un sifflement. Elle se jette sur le côté.

Trop tard.

Un blizzard lui enflamme la joue. L’arme y a tracé un sillon net. Qui se remplit immédiatement. Rouge et poisseux. Ça tombe par terre. Elle ferme les yeux. Et alors.

« Contaminée ! »

Alors le chaos.

Le hurlement est aux limites de l’humain. Fermer les yeux. Elle ne veut pas voir. Elle ne veut pas imaginer. Le visage déformé du Chevalier qui doit pointer sur elle une main tremblante. Elle ne veut pas se dire que l’opération de nettoyage n’a soudain plus aucune importance. Qu’ils se sont tous interrompus, ceux qui fuyaient, ceux qui exécutaient, ceux qui avaient peut-être décidé de lutter avec leurs poings, un pavé, avec tout ce qu’ils avaient sous la main. Leur vie est devenue une préoccupation seconde. Maintenant, ils la regardent. Tous unis. Ils voient la balafre et ce qui s’en écoule tranquillement. Il la regardent avec ses cheveux sombres mal taillés, ses vêtements kakis rapiécés de jaune et bleu, sa cape qui lui va bien. Ils ne voient pas ça, ils ne peuvent pas. Tout ce qu’ils perçoivent, c’est la déchéance. Le corps qui changera un peu chaque jour. Les rides qui petit à petit se creuseront. Mais qui ne s’arrêteront jamais. Et un jour la fin. La pourriture.

« Et je n’ai même pas entendu l’histoire d’Ezia Polaris. »

Quelque chose la tire violemment, quelque chose d’incroyablement fort l’arrache à l’horreur. Ses jambes courent à toute allure, parce que sinon, son bras serait emporté. L’air chaud la frappe en plein visage. Elle se rend compte qu’elle a toujours les paupières closes. Alors elle les ouvre. Les rues défilent plus vite qu’elles n’ont jamais défilé. Et au bout de sa main, qui la tire, il y a un fantôme, un démon, un monstre, il y a Lilith. Lilith qui a récupéré son manteau violet, elle ne sait pas comment. Lilith tout entier absorbé par la course. Là où il pose le pied, quelque chose ondoie. Se répercute le long des rues. Dans un recoin de sa conscience, la fille sent que quelque chose bouger. Un compte à rebours qui commence.

Un crochet, deux. Elle a déjà perdu ses repères. Détour. Une montée. Abrupte. C’est peut-être l’esplanade de… non, la pente est trop forte. Elle est déjà loin derrière eux de toutes façons. Deux néons verts côte à côte ; elle est passée devant une fois, c’était une laverie. Ou une salle de jeu. L’entrée d’un gigantesque immeuble noir.

« Ici. »

Les portes en verre s’ouvrent à la volée. La fille est catapultée à terre, sur quelque chose de doux qui sent l’urine et le détergent.

« Ça va aller. »

Lilith referme les portes. Se retourne dans une vague d’étoffe, et s’agenouille à sa hauteur. Il a sur ses lèvres carmin un rictus qu’elle ne connaît pas. Il la regarde. Se met à rire. Ensuite c’est obscène. Ses doigts pâles se tendent vers la joue ouverte. L’essuient doucement.

« Ça t’est déjà arrivé ?
– Oui.
– Alors tu sais que ça va s’arrêter. C’est peu profond. Pas grave. Tu n’as pas trop mal ?
– Quoi ?
– La sensation. C’est supportable ?
– Pas très.
– Je sais. C’est normal. »

Maintenant elle a peur. Vraiment. Luka est mort. Les Chevaliers Particule ont vu son visage. Tout ça, c’est acceptable. C’est le jeu. Mais la maladie. La honte, la honte surtout. La honte qui l’a menée dans le studio gris, sous l’escalier public. Ils ne savent pas, tous ceux qui dévalent les marches, à longueur de journée, pressés par le poids de leurs propres vies, que sous eux, il y a une fille en décomposition, qui essaye d’exister. Qu’un sac d’humeurs traîne le long des chantiers. Ramasse ce qu’elle peut pour le revendre aux ferrailleurs du coin. Que tous les soirs, elle revient avec trois livres sous le bras. Trois livres, ça lui fait une nuit. Ça l’empêche de penser. De se dire qu’elle n’a pas parlé vraiment avec qui que ce soit depuis plus de deux cent périodes. Alors elle lâche. Foutue pour foutue. Sa poitrine s’abaisse, plusieurs fois. Et ses yeux coulent.

« Tokyo. »

Ce n’est pas facile de voir. Toute cette eau aux yeux. Lilith n’est qu’une forme confuse Elle a mal à la tête, elle aimerait dormir.

« Tu t’appelles Tokyo.
– Non. (elle bégaye.) Tokyo c’est la ville. Je ne m’appelle pas comme ça.
– Maintenant si. »

Il effleure son front du bout des doigts, juste au milieu. Le compte à rebours s’achève, quelque chose s’éveille, déploie des ailes qui englobent la création toute entière. Et alors, c’est vrai, la fille s’appelle désormais Tokyo. Ses yeux s’ouvrent plus grand qu’ils se sont jamais ouverts. Par les portes transparentes, elle distingue la lueur d’un projecteur qui balaye les murs. Et elle se rend compte que c’est facile. Il suffit d’avoir envie. Courir jusqu’à elle, sauter. Et devenir la lumière.

Regarde !

Tokyo parcourt les murs des immeubles, à une vitesse prodigieuse. S’insinue dans les ruelles où respire la vie nocturne. Ici les éboueurs qui déchargent leur fardeau d’un coup d’épaule. Là, un employé de bureau achève de se faire dépouiller. Derrière cette porte, la veille Anita refuse une énième proposition de mariage de la part de l’Araignée, qui dirige la pègre du quartier.

Plus loin, plus loin.

Les boulevards défilent, de plus en plus vite. Elle dépasse les lourds véhicules qui font route vers le centre, en profite pour court-circuiter deux ou trois feux de signalisation. Le réseau électrique proteste, elle se glisse dans ses gaines gagne encore un peu d’élan. Se retrouve projetée en plein arrondissement d’Adachi. Elle n’y a jamais mis les pieds, elle sait que c’est Adachi. C’est là qu’est né quelqu’un qu’elle va bientôt rencontrer, quelqu’un d’une importance démesurée, elle le sait et puis elle oublie. Un building de pierre translucide écrase un hameau de chaumières mal équarries. Le centre névralgique de l’Observatoire. Une colonne d’êtres goudronnés s’y dirige, martiale ; ce sont ceux qui ont pris d’assaut le refuge, ce soir, Tokyo le sait. Elle distingue la cicatrice laissée par son couteau dans l’épaule de l’homme de tête. L’homme de tête a des rêves plein la têtes, ils sont doux et gigantesques.

Elle s’approche.

« Non ! »

La voix de Lilith lui envahit le crâne. Une lueur semblable à la sienne. Plus diffuse. Et violette. Bien entendu.

« Non, ils sauront. Ils nous voient, tu sais, c’est pour ça que ce sont des Chevaliers. Et il faut rentrer. Tu es fatiguée.
– Encore. Encore un peu ! »

Tokyo est puissante, Tokyo s’élève. Au-dessus de l’Observatoire, au-dessus des lignes à haute tension. En encore au-delà, la Voûte. Le firmament de pierre. Elle n’a plus qu’à traverser.

« Tu ne peux pas. »

La Voûte la heurte de plein fouet. Ça ne fait pas mal. Mais ça lui fait obstacle et elle ne le supporte pas. Pas maintenant, pas alors que la ville lui coule dans les veines. Elle repart à l’assaut, à un autre endroit. Elle va trouver. À Shinjuku.

« Tu ne peux pas. »

Tokyo grogne. S’acharne contre la gangue minérale.

« Je veux voir derrière !
– Pas pour le moment.
– J’ai le droit. J’ai le droit, avant de pourrir !
– Tu as le droit, mais pas pour le moment.
– Quand ? Quand alors ?
– Quand tu trouveras Ezia Polaris.
– Des conneries ! »

De nouveaux assauts contre la coquille grise. Tokyo cogne, mord et griffe. Tokyo s’épuise. Tokyo glisse. Perd pied et glisse dans le noir.

 

*
*       *

 

« Relevez-la. »

Tokyo inspire brutalement. L’air qui rentre lui rappelle chaque cellule de son corps. Il n’est pas un centimètre carré qui ne lui fasse pas mal. Des mains inconnues l’attrapent, la redressent. Fermement mais sans brutalité. Elle relève la tête.

« Tu m’entends ? »

Le type devant elle doit avoir dans les trente ans. Il porte un costume noir usé, boutonné de travers sur une chemise maculée de taches. Sa cravate rouge est mal nouée. Sous une tignasse en désordre, il braque sur elle des yeux bruns, vaguement agacés. À ses côtés, quatre silhouettes, elles aussi en costume, le visage dissimulé par des casques de moto. Et deux autres qui la soutiennent. Elle hoche la tête.

« Parfait. Du coup tu vas nous suivre. Ça va être compliqué, mais ça sera pire si on te porte. On y va ? »

Il a la voix comme la carrure. Malingre. Les mots sortent mal découpés, en jets discontinus.
– Je suis où ? »

La gorge. Putain qu’est-ce que la gorge racle.

Soupir.

« Là où Lilith t’a laissée. Un immeuble qui lui appartient. Oui tu peux nous faire confiance, on est tous des contaminés. »

Il a l’air de réciter pour la énième fois le discours le plus ennuyeux du monde. L’un des hommes masqués retire un gant crasseux et sort de sa poche un éclat de verre. À la surface de la peau, il trace une minuscule entaille qui déborde immédiatement d’écarlate. Tokyo relève la tête. Il y a trop de choses qui se bousculent. À commencer par un vague sourire. Il n’a pas le temps d’éclore, la voix résonne à nouveau.

« On y va ? »

Le petit groupe se dirige vers la porte de service du hall d’immeuble. Tokyo reste un instant les bras ballants. Puis s’ébroue. Elle pèse six tonnes. Mais elle va suivre. Il y a des gens qui veulent bien d’elle, et pour l’instant, ça lui suffit.

« Comment tu t’appelles ?
– Tohru. Et toi ?
– … Tokyo. »

L’homme se fige. Pour la première fois, son visage exprime autre chose qu’un ennui mal contenu.

« C’est Lilith qui t’a dit ça ?
– Ouais. »

Un sourire répugnant.

« Les gars vous avez entendu ? Tokyo en personne ! »

Autour de lui ça ne réagit pas.
« Faut qu’on avance Tohru.
– Ouais ouais. Allez, dépêche-toi, la Ville. »

Elle les suit dans les caves du bâtiment. Des portes de métal terni s’alignent le long de murs de parpaings. Certaines ouvertures ont été fracturées et vomissent des possessions dont on n’a pas voulu. Un patin à roulettes. Des écrans d’ordinateur. Un tournevis. Et puis d’un coup une entrée d’ascenseur.

« Monte. »

La cabine sent la rouille et l’usure. Elle descend avec un bruit abominable. Tout le monde s’est figé à l’exception de Tohru, qui manipule un terminal en grognant à chaque fois qu’une touche se coince. Les touches se coincent souvent.

« Vous êtes un genre de groupe secret ?
– Voilà. Un genre de groupe secret. Qui saigne, qui pisse, qui ne s’arrête pas de vieillir. Comme toi.
– Et c’est Lilith qui…
– T’as tout compris.
– Qu’est-ce que vous me voulez ?
– T’as presque tout compris. Tais-toi maintenant. »

L’ascenseur s’arrête avec un vacarme épouvantable. Ils débouchent dans ce qui ressemble à un corridor de chambre d’hôtel. Moquette rase, ampoules de couleur. À travers l’un des murs, des gémissements, pas besoin de se demander ce qu’il se passe. Tohru avance, les yeux toujours baissés sur son terminal. Une autre porte, un nouvel escalier. Ils émergent cette fois à l’extérieur, sur une passerelle métallique. Tokyo s’arrête. Les lumières bleues marquent toujours la nuit. La même nuit ? Combien de temps est-elle restée inconsciente ? Besoin de se repérer, il lui suffirait de se concentrer.. Elle sent la ville dans ses veines, chaque influx nerveux un point dans la cartographie. Sous son genou une masse de béton évidée qui n’a rien à faire là. Depuis. Depuis trop longtemps. Sous son genou, un mystère. Mais avant qu’elle puisse s’abandonner à l’étrange pulsation, une sensation recouvre tout le reste. Danger.

« Arrêtez-vous. Tout de suite. »

Le petit groupe se tourne vers la fille, qui n’a pas parlé très fort, pourtant. Elle reprend :

« Il y a un problème.
– Où ça ?
– Droit devant. Des hommes. Ils sont… une dizaine. Non. Douze. Des miliciens. »

Tohru hoche la tête.

« Bien joué. On prend par là. »

Une échelle de secours. Les fuyards dégringolent les barreaux rouillés avant de se réfugier sous le porche de ce qui semble être un temple abandonné. Tokyo reprend son souffle.

« Vous m’avez crue.
– Évidemment.
– Pourquoi ?
– Parce que tu es la Ville.
– Ça veut dire quoi, putain ? »

Pas de réponse. L’un des hommes de main lui saisit le bras et la pousse dans un nouveau bâtiment. Elle déteste ça.

Les linos succèdent aux carrelage et à la terre battue. Le cortège est devenu muet. Il ne reste plus à Tokyo qu’à aligner les pas. Et oublier qu’il y a quelques heures, qu’il y a une éternité, elle parcourait le ciel ténèbres et néons de sa cité. Elle en a vu en quelques minutes plus que dans vie entière. « On n’appartient pas à sa famille, on appartient à son quartier. » C’est la vendeuse d’un des stands de nourriture où Tokyo avait ses habitudes, qui disait ça. Un jour, par désœuvrement pour l’une, par soif dévorante pour l’autre, elles se sont parlées. Milliarde, qu’elle s’appelait. Soixante ans, une carrure de lutteuse. Née à l’autre bout de la rue.

« J’espère qu’avant ma mort, j’aurais fini de l’explorer. »

Milliarde lui a montré. Les clients. Qui, entre deux bouchées de vermicelles, se répandent en confidences et en mensonges à parts égales. La vie du béton qui travaille lentement, sous les pas quotidien. Les maisons qui s’élèvent, s’emplissent, se vide, un cycle de vie, là aussi. Entendre les cris d’exaltation et de peur. Cracher discrètement sur le passage des Chevaliers Particule.

« Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ? a demandé Tokyo la première fois.
– Tu sais à quoi ils servent ?
– À maintenir la Voûte en l’état ?
– Exactement. C’est infect.
– Non, c’est normal. C’est eux qui l’ont créée, non ?
– Il y a quoi, derrière la Voûte, gamine ?
– Le Vide. Là où les démons nous attendent pour nous entraîner. »

Toux grasse et méprisante.

« Tu vis dans cette merde-là (Milliarde avait désigné les escaliers du menton), et tu arrives à réciter les conneries de l’Observatoire ? En y croyant en plus ?
– T’as jamais quitté ta rue et tu te crois autorisée à me juger ? »

Il faisait chaud, dans la poitrine de Tokyo. Pour la première fois depuis longtemps. Milliarde a eu un large sourire. Dents pointues.

« J’ai pas besoin de courir, gamine. Je fuis pas, je suis libre. Et j’ai pas peur de ce qu’on a au-dessus de la tête. Comme je t’aime bien, je vais te donner une chance. »

De son tablier usé, la vendeuse a sorti un papier plié en quatre. Une adresse. Un horaire. Tokyo a hésité. Et puis elle a saisi la feuille, doucement. Quand on risque de se couper, on fait très attention.

Le soir même, elle a rencontré Lilith pour la première fois.

Boum.

Elle se cogne contre les deux mètres de muscles en face d’elle. Ses compagnons se sont arrêtés. Ils se trouvent désormais dans un vaste entrepôt souterrain, devant un conteneur de dimensions gigantesques. La porte latérale glisse lentement sur ses rails. De l’autre côté, les odeurs frappent la Fille-Ville en plein visage. Ces odeurs, ce sont les siennes. Celles qu’elle a caché depuis aussi longtemps qu’elle peut se rappeler. Les odeurs de trop courir, les odeurs de se vider. Les odeurs d’avoir chaud, d’avoir peur. Ça la prend à la gorge, ça se condense et, enfin, l’eau lui monte aux yeux. Elle est arrivée.
Tohru regarde Tokyo avec toute la commisération du monde. Après avoir hésité un instant il ouvre des bras qu’il laisse lentement retomber.

« Bienvenue chez toi. Ou un truc du genre. »

 

*
*       *

 

L’infirmier est d’une beauté stupéfiante. Compétent aussi. Il a immédiatement détendu Klein en lui donnant des nouvelles de son détachement. Ils vont bien, tous ; il est le seul à avoir été sérieusement touché, parce que l’armure n’était pas hermétique. Aucun jugement. Le garçon est chargé de soigner, pas de commenter les opérations militaires de l’Observatoire. Klein aime les gens qui restent à leur place.

L’aile de soins est plongé dans une douce lueur orangée. Quelques notes de musiques se distillent dans l’air de temps à autres. Des malades se laissent aller à la torpeur. D’autres discutent doucement. Peu de soldats – les Chevaliers sont rarement blessés – essentiellement des indigents, fidèles à l’orthodoxie. Et une jeune mère, dont l’enfant gazouille doucement. Klein se sent presque bien. Tandis que le membre prosthétique de l’infirmier s’active, il observe la naissance du cou du garçon, là où la peau est encore à nu, juste avant la blouse.

« Je vais vous demander de rappeler votre armure… »

Une brève pensée et le goudron reflue, laissant la blessure entièrement à l’air libre. Il est allé un peu plus loin, découvrant entièrement le torse.

« C’est assez profond. Il va falloir accélérer un peu le processus habituel, sinon vous en avez pour plusieurs jours. Désolé, ça va prendre un peu de temps.
– Ça me convient. Et à vous ? »

L’infirmier rougit joliment. Juste le temps qu’il faut, avant de se remettre au travail. Klein sent le gel de reconstruction envahir la béance laissé par l’arme et la chaleur de doigts experts le répartir. Il ferme les yeux et s’abandonne à la sensation. Il pensera à son rapport plus tard. Il a le droit à cet instant. On ne lui aurait pas affecté un soigneur particulier sinon. Ce n’est pas dans les habitudes de ses supérieurs.

Brusquement, un léger courant d’air envahit la pièce. La lumière change. Lavande froide. Instinctivement, il se redresse, saute à bas de la table d’opération. Le baume inestimable coule au sol.

« Chevalier Klein. »

Elle est venue seule. À travers les voiles blancs de son uniforme, la Coordinatrice des Chevaliers Particule adresse à son subordonné un léger signe de tête.

« Madame…
– Vous n’auriez pas dû bouger. Vous allez mettre votre infirmier dans tous ses états. »

Le garçon à ses côtés a un rire étranglé. Il semble au bord de l’évanouissement.

« Laissez-nous, je vous prie. »

La phrase a été émise sur le ton de la conversation. Il faut moins d’une dizaine de secondes pour que l’endroit tout entier se retrouve vidé de ses occupants, médecins et patients.

« Je ne vous dérangerai pas longtemps, Chevalier. Je tenais d’abord à vous féliciter. Votre officier supérieur m’a fait part de votre comportement exemplaire durant l’expédition de ce soir.
– Merci, Ordonnatrice.
– Non. Merci à vous. Pour votre présence d’esprit tout d’abord. Nous n’avons jamais été aussi près d’éliminer Lilith.
– J’ai manqué de vigilance, Ordonnatrice. Cette fille…
– Pas d’humilité mal placée, Chevalier. Cela fait partie du code. »

Le jeune homme baisse les yeux. Il s’est levé trop vite, la tête lui tourne. Son bras se tend pour prendre appui sur le mur. Le gauche. Mauvais bras. La douleur le transperce et il bascule.

« Mais il y a plus. »

L’Ordonnatrice le soutient à présent. Le souffle coupé par le sacrilège, il cherche à se dégager. Elle le retient avec une force extraordinaire. La tête penchée vers le chevalier, elle poursuit.

« Lilith a pris tous les risques pour sauver la contaminée. C’est pour ça que vous avez été à deux doigts de l’avoir, sa vigilance était affectée. J’ai commis une grave erreur de jugement. Et, pour cela, je vous présente mes excuses.
– Ordonnatrice…
– Ce ne sont pas des terroristes : nous sommes en guerre, Chevalier. Je pensais que capturer notre fondateur leur suffirait, mais j’avais tort. Ce que ces gens veulent est ici même, à l’Observatoire. C’est à ce que nous avons de plus saint qu’ils souhaitent s’attaquer. »

Elle a une voix de vieille soie, une voix de poussière au soleil.

« Ils recherchent l’Ezia Polaris. »

 

 

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