Les manœuvres d’approche se déroulaient dans un calme monacal. À l’inverse d’Ezia, qui chantonnait à travers le système audio du vaisseau depuis près d’une heure, le reste de l’équipage semblait s’être retiré dans ses pensées. Sur la console de commande, les doigts glissaient sur les surfaces polies tandis que l’affichage des écrans défilait en flux et reflux. À travers les baies du poste de pilotage, la planète grossissait lentement. Parfois, une météorite coupait leur route, comme un gigantesque insecte. Maya avait l’impression de suivre la croissance en accéléré d’un fruit inconnu. Elle avait assisté à une performance de ce genre lorsqu’elle vivait encore à Londres. Un panneau avait été exposé en pleine rue, projetant en boucle, avant puis arrière, la croissance d’un pêcher, de la plantation du noyau jusqu’à la mort de l’arbre. Parmi toutes les questions qui virevoltaient dans l’air froid, d’un badaud à l’autre, elle s’était étonné de ne pas avoir entendu la seule qui importât : comment une caméra pouvait-elle avoir une espérance de vie aussi longue ? Une question. Et six ans plus tard, un doctorat sur l’obsolescence programmée, un couple qui s’était déchiré le long des pages des travaux universitaires – passion autrement plus épanouissante que les énigmes rances de la vie à deux – et les premiers pas vers l’Ezia Polaris, et son système de pilotage. Des mois durant, Maya s’était penchée sur les protocoles qui insufflaient à l’improbable vaisseau l’énergie nécessaire pour se mouvoir dans l’espace, tirant son impulsion du vide même. Ç’avait été comme apprendre un nouveau langage. Non. Ç’avait été comme découvrir un nouveau sens. Tout ce qu’on lui avait appris sur la physique s’était écroulé. Si elle avait apprécié le sarcasme, Maya aurait amplement commenté sur la propension qu’a l’humanité à faire preuve de génie lorsqu’elle se trouve dos au mur. Si elle avait apprécié le sarcasme.
Le jour du départ était arrivé. Et depuis, elle évoluait dans ce système merveilleusement cohérent, parfaitement fluide. Le Capitaine se chargeait de la lourde tâche des interactions humaines, le reste de l’équipage des contingences matérielles. À elle d’assumer ce privilège : maintenir la délicate équation qui maintenait le vaisseau en mouvement. Tout était parfait. N’aurait été Ezia.

Ezia qui émit une trille particulièrement osée, arrachant Maya à ses réflexions. Quelque chose en elle réagit. Il y avait une mesure à prendre. Immédiatement. Elle se tourna vers Reinhilde, qui ajustait pour la énième fois l’angle d’approche du vaisseau.

« Reinhilde. Je t’envoie les corrections pour les coordonnées d’atterrissage de la navette. Le premier site est trop accidenté.
– Hmm.
– Je prends ma pause aussi.
– Pardon ?
– Ma pause. »

Le pilote se tourna vers Maya, un sourcil relevé.

« Tu es malade ?
– Non. J’en ai besoin.
– Là maintenant tout de suite ? Ça ne peut pas attendre ?

Argumenter aurait été une perte de temps.

« J’y ai le droit. »

Après avoir paramétré l’intelligence artificielle, la jeune femme quitta son siège et se dirigea vers la porte qui glissa avec un léger chuintement, étouffant le soupir d’agacement de sa supérieure. Coursives. Raideur au mollet, depuis le matin. Mieux valait marcher. La phlébite que Faris avait contracté, après avoir négligé trop longtemps les recommandations d’Ezia au sujet de l’exercice physique avait mis près de trois mois à guérir complètement et les visites quotidiennes au scanner constituaient une dépense d’énergie qui, à la longue, finirait par peser dans le bilan annuel d’usure du vaisseau. Maya sortit une paire d’écouteurs de la poche-poitrine de sa combinaison, les ajusta soigneusement et partit au petit trot le long des couloirs.
La station de radio virtuelle de l’Ezia Polaris avait été conçue pour diffuser, dix années durant, le meilleur de ce que l’humanité avait jusqu’alors mis en ondes. Une routine simulait même, de temps à autres des incidents technique, des parasites dans le son à l’interruption d’antenne. Ce matin, la chaîne Histoire diffusait un énième docu-fiction sur l’évolution de l’énergie ces quatre-vingts dernière années. Maya ne l’écouterait pas. Mardi, c’était musique, elle l’avait inscrit sur son planning, et s’y tenait depuis le début du voyage. Sélection aléatoire.
Maya n’aimait pas la sélection de musique aléatoire du mardi. Il suffisait qu’elle se retrouve confortablement installée dans un morceau, une voix familière, pour qu’il débouche sur une succession bizarre de morceaux électroniques. Alors, lui semblait-il, le vide étoilé perçait à travers les fenêtres. Le serrait à la gorge. Elle avançait dans un chaos de sons impossibles à identifier, dans lequel les dimensions se contractaient jusqu’au néant ou s’étiraient à l’infini. Courir devenait impossible. Sans le vouloir, elle calquait son pas sur les rythmes anarchiques. Un point de côté menaçait entre ses côtes, tandis que la sueur perlait à son front. Et une main sur son bras.

– Une main sur mon bras.

« … ya ? …ou… ien ? »

Écouteurs extraits. Lugh trottinait à ses côtés, une bouteille d’eau à la main. Il avait revêtu un T-shirt qui baillait à l’encolure et un short grisâtre. La sueur lui dégoulinait copieusement sur le front, ce qui ne l’empêchait pas de sourire. Comme d’habitude.

« Pardon ?
– Je te demandais si tout allait bien. Tu veux un peu d’eau ? Tu transpires.
– Merci. »

Elle tendit la main, et renifla le goulot, avant d’avaler une minuscule gorgée.

« C’est bien de l’eau.
– Je ne tiens pas à t’empoisonner avant qu’on ait terminé la mission. Après évidemment, je vous massacrerai un par un pour recueillir tous les honneurs. »

Maya tourna un regard vaguement gêné vers son collègue qui eut une moue désolée.

« Pardon. Ça n’était pas drôle.
– Si tu veux. Où est-ce que tu vas ?
– À l’infirmerie, préparer le matériel médical de terrain. Et toi ?
– Ça ne te regarde pas. »

Une pointe de vitesse la mit hors de portée de Lugh. Elle avait conservé sa bouteille d’eau.

 

*
*       *

 

« Vous devriez arrêter de faire ça. »

Le pôle d’incarnation ressemblait à une gigantesque salle de bains, que l’on aurait confié à la société d’hygiène la plus pointilleuse de la création. Le carrelage qui tapissait le sol et plafond était rutilant. Une brume permanente, composée d’un mélange de vapeur d’eau et d’interférences électroniques dissimulait à quiconque les dimensions réelles de l’endroit. Les murs, d’une blancheur quasi-insoutenable, s’irisaient au rythme de ce qui pulsait en son centre.

La vasque.

Bien entendu, il ne s’agissait pas vraiment d’une vasque. Mais Maya ne pouvait se résoudre à n’y voir qu’un simple terminal. La forme, les matériaux, jusqu’à l’humidité qui la recouvrait. C’était une vasque.

« Arrêter de faire quoi ?
– De chanter.
– Pourquoi ? »

Maya sentit ses mâchoires se serrer. Fascinant, l’agacement. Même quand elle s’y attendait.

« Vous savez. Si même moi je comprends, vous savez forcément.
– Vous pensez que j’ai un comportement déplacé.
– Oui. »

Maya savait également qu’elle n’était pas la plus gênée par le silence qui tomba alors sur l’endroit. Elle se tint immobile, le temps qu’Ezia trouve la réponse adaptée. On pouvait presque deviner les réseaux de fibres croiser les informations, compulser les conversations antérieures, chercher à anticiper les réactions possibles.

« Vous me détestez toujours autant, hein ?
– Je ne vous déteste pas. Votre présence m’est pénible, c’est tout. Nous avons déjà eu cette conversation.
– Oui, et je le répèterai autant de fois que nécessaire : ma personnalité n’est pas un gadget. Elle est aussi nécessaire à cette mission que le moteur du vaisseau ou les connaissances en aérospatiale de Reinhilde.
– Jusqu’ici rien ne le corrobore. Et surtout pas ce qui s’est passé la dernière fois que nous avons atterri. »

Le kaléidoscope de lumières qui virevoltait au-dessus de la vasque avait gagné en teintes. En consistance aussi.

« C’est pour ça que vous ne voulez pas que je chante. Parce que je chantais au dernier atterrissage. Et parce que vous pensez que ça leur rappelle ce qui est arrivé à Pierre.
– Sa mort oui. Et pas qu’à eux. À moi aussi.
– Je pense que c’est une bonne chose.
– Pas moi. Ça risque d’affecter mes performances. Et plus encore celles des autres. Ce n’est pas ce que les comportementalistes appellent du bon stress. C’est un regret profond.
– Permettez-moi d’en juger, s’il vous plaît. Si nous ne nous entendons pas bien essayons au moins de nous respecter.
– Je peux essayer.
– Vous devriez éviter de regarder. »

Maya ne bougea pas d’un pouce.

Ce fut d’abord une note qui résonna dans l’espace saturé. Elle prit d’assaut les étincelles aquatiques, se répercutant de molécule en molécule. La vapeur n’en n’était plus. Le son augmenta. C’était la même note, émise par des dizaines de cordes vocales désaccordées.

Et puis une ombre.

Quelque chose de nouveau occupait désormais la salle de bain cosmique. La co-pilote de l’Ezia Polaris ne cilla pas. Dès les premiers tests, elle avait compris comment s’ajuster. Le violent malaise qui saisissait Atis ou Lugh devant la genèse ne s’était jamais manifesté chez elle.

«  Vous n’êtes pas comme les autres. La première fois, Lugh a hurlé.
– Aucun d’entre nous ne se ressemble dans l’équipage. C’était l’un des critères de composition.
– Officieux.
– Primordial. J’ai accédé à certains de vos fichiers d’informations.
– Je sais.
– Je sais que vous savez. »

Soupir.

« Vous voulez bien me passer une serviette ? »

Un portant se matérialisa à quelques pas de la jeune femme. Elle tendit la main et saisit l’étoffe blanche, soyeuse, qui y pendait, avant de lui faire décrire un arc de cercle à travers la pièce. À travers la brume, un bras fin se tendit.

« Merci. Nous n’y arriverons pas, vous savez. Ça fait trois ans et nous n’arrivons même pas à nous tutoyer.
– Ça ne mettra pas la mission en danger. Tout ça ne me touche pas. Et de votre côté, je pense que c’est prévu.
– Oui. Ça me chagrine, c’est tout. C’est convaincant ? »

Ezia avait opté pour une forme de petite taille. Sous un carré démodé de cheveux sombres, de grands yeux bruns croisèrent ceux de Maya.

« Très. Pourquoi vous ressemblez à ça ?
– Je ne sais pas. Une image aléatoire du moteur de recherche. Et avoir un petit gabarit est presque toujours un avantage. C’est ça qui m’a…
– Qui vous a permis d’échapper à l’éboulement qui a englouti Pierre. Je n’aime pas les gens qui laissent leurs phrases en suspens.
– Je sais. »

 

*
*       *

 

La pile de boîtes de plastique contenant le nécessaire médical de l’expédition vacilla un moment avant de s’écrouler lamentablement sur le sol de l’infirmerie. Le quinzième étage de l’édifice avait peut-être été de trop. Ce n’est qu’après avoir ramassé l’ensemble et l’avoir partiellement recomposé que Lugh se rendit compte qu’il était possible d’emboîter les divers éléments afin d’éviter tout risque de chute. Avec un soupir, il se remit au travail ; ses mains malingres s’activaient le plus vite possible.

Depuis quelques heures, il sentait la périphérie de ses sensations changer subtilement. L’Ezia Polaris n’était plus ce météorite de métal lancé à travers le vide. Des moteurs s’étaient tus, d’autres mis en marche. La gravité artificielle s’était ajustée. Merveilleusement mais pas à la perfection. L’éclairage avait changé. Précisément mais pas totalement. Il y avait du statique à l’arrière de la cervelle. Ce qui expliquait peut-être l’état dans lequel se trouvait l’équipage. Le pétage de plombs d’Atis, Maya, plus misanthrope encore qu’à l’accoutumée. Plus que ces changements de perception, que l’excitation due à un débarquement prochain ou que l’expectative quant à la prochaine incarnation d’Ezia, Lugh sentait au bout de ses ongles le malaise de ses compagnons.

« Arrête. Tu n’y es pour rien. Ce n’est pas ta faute, ce n’est pas un échec. »

Rien à faire. La culpabilité lui tournait autour et se marrait.

« Putain ! »

Problème d’enclenchement. Pour la troisième fois, les boîtes se retrouvèrent au sol. Il se faisait définitivement beaucoup de peine aujourd’hui. Dans les haut-parleurs, le chant d’Ezia cessa brutalement. Bizarre. Ca ne lui ressemblait pas de s’interrompre avant la fin d’une chanson.

« Ezia ? Ce n’est rien, je ne suis pas très adroit aujourd’hui. »

Pas de réponse. Elle devait être occupée ailleurs. Par la baie d’observation, les étendues de la planète inconnue devenaient plus nets. Ezia leur avait transféré, un peu plus tôt dans la matinée, les détails pratiques concernant l’endroit mais il n’avait pas pris le temps de les assimiler en détail. Il était possible qu’il n’ait même pas à y mettre les pieds, cette fois-ci. Tout au plus savait-il qu’il s’agissait de la deuxième planète d’un système solaire aux astres jumeaux. « Deux point deux » avait immédiatement suggéré Faris. Lugh ne parviendrait plus à l’appeler autrement.

Deux point deux ne semblait pas spécialement vaste. Les deux tiers de la Terre environ. Ce qui impliquait une densité importante du noyau ou de la croûte extérieure, afin que la pesanteur soit compatible avec une quelconque activité d’implantation. La vue défaillante de Lugh distinguait un relief extrêmement accidenté. De nombreuses montagnes. Quelque chose qui pouvait s’apparenter à de la végétation, des étendues d’eau peu vastes mais multiples. Presque l’inverse de la fois d’avant.

« Non. On ne compare pas. Ce n’est pas pareil, ce n’est pas différent. Il n’y a pas eu de fois d’avant. »

Aucun déni. Juste de l’efficacité. Il serait temps de faire des analogies, de réfléchir et de se lancer dans une thérapie une fois la mission terminée.

Brusquement, il sut tout à fait ce qu’il y avait à faire.

 

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? »

La salle commune avait été entièrement réaménagée. Les fauteuils, les écrans, jusqu’aux baby-foot avaient été replacés par paires. Une gigantesque banderole bariolée, maladroitement griffonnée « C’EST PARTI / C’EST PARTI » dominait le tout. Lugh tourna vers ses collègues un sourire d’enfant de sept ans.

« S’il vous plaît, dites-moi que c’est un peu drôle.
– Oh. Je vois. J’ai surnommé ce caillou là-dehors Deux point deux. Du coup, tu réaménages la salle de façon à tout mettre en double. C’est drôle. Si si, c’est drôle. Attends, je pars décéder de rire et je reviens.
– À part Faris, quelqu’un a un commentaire ?
– Tu… as passé combien de temps à faire ça ?
– Suffisamment peu pour terminer toutes mes tâches, Capitaine.
– Et c’est pour ça que tu nous a appelé ? reprit Atis, d’un ton qui semblait hésiter entre le désespoir et l’hilarité.
– Oh, fichez-lui la paix. C’est marrant. »

Quatre volte-face. Une cinquième, plus lente. Ezia avait revêtu une combinaison d’intérieur standard un peu trop grande pour elle. Elle dû en retrousser les manches pour serrer quatre mains tendues.

« Contente de vous revoir à hauteur d’homme. »

Il y eut des sourires. Et une main – Faris – qui esquissa à grands traits le visage aux pommettes hautes sur son antique journal. Celle qui ressemblait à une toute jeune fille effectua une série de petits sauts.

« Vous avez touché à la gravité ?
– Non, répondit Reinhilde, un large sourire sur les lèvres. Tu es juste plus légère que la dernière fois. Ça te va bien.
– Oh oh, notre Capitaine aurait-il du souci à se faire ? »

Atis et sa subordonnée tournèrent un regard mauvais vers Faris qui conclut son intervention par une parodie de salut théâtral.

Puis, le bruit d’une bouteille qu’on débouche. Lugh tenait à la main l’une des bouteilles réservées aux grandes occasions.

« On trinque ! À la planète, à Ezia la brune et à mon humour fabuleux ! »

De minuscules flûtes passèrent de mains en mains tandis qu’un jazz léger envahissait l’endroit. Atis eut un bref hochement de tête à l’adresse de l’officier scientifique. Suffisamment appuyé cependant pour que les autres se sentent autorisés à commenter. La coupe de cheveux d’Ezia. Les fauteuils côte à côte – c’était finalement assez pratique. Les baby-foot. Qui y avait joué pour la dernière fois ? Je te prends quand tu veux ! Tout de suite ? Parfait.

Sous les ongles de Lugh, la douleur s’estompa. C’était pour l’instant. C’était beaucoup.

 

*
*       *

 

« Lugh Brennan. »

La femme prononçait à la gaélique.

« C’est Lugh. Comme dans fugue. »

Haussement de sourcils. Une sorte de surprise peinée dans les yeux d’un bleu délavé. Lugh sentit son poids se déporter d’une fesse sur l’autre. La pièce dénuée d’identité, le siège bancal, la minuscule table à laquelle il était assis, les fronts soucieux et moites face à lui, tout semblait avoir été conçu pour le mettre mal à l’aise. À l’exception de Daphné. Il savait qu’elle s’appelait Daphné parce qu’elle avait été la seule à se présenter quand il était entré. Les huit autres personnes auraient pu être le clone du même bureaucrate anonyme qui décéderait d’insuffisance cardiaque avant ses soixante ans.

« M. Brennan, vous avez rencontré les personnes qui pourraient devenir vos collègues dans les années à venir.
– Oui.
– Qu’en pensez-vous ?
– Pardon ?
– Pensez-vous que ces gens soient à même de remplir la mission ? »

Il eut un gloussement incrédule. Horriblement grossier, sans doute.

« Je je veux dire je ne sais pas. Ce ne sont pas dans mes… compétences.
– Je vous propose quelque chose. Nous allons arrêter de jouer. »

Daphné croisa les bras sur le gigantesque bureau avançant de quelques centimètres son visage vers Lugh. Il y avait dans sa voix toute la bienveillance et la rationalité du monde quand elle reprit :

« De tous les candidats encore en lice pour cette position dans l’Ezia Polaris, vous êtes le moins bien classé au niveau des aptitudes académiques. De loin. Tenez. »

Une série de courbes et d’histogrammes se déploya le long du mur de gauche. À droite des noms, suivis de titres et de distinctions académiques. Sous le sien, trois lignes à peine. Le jeune homme sentit au creux de son estomac une morsure familière tandis que Daphné poursuivait.

« Ce n’est pas catastrophique, bien entendu. C’est même tout à fait acceptable. »

Elle avait une voix de vieille soie, une voix de poussière au soleil.

« On s’en fiche en fait. Nous n’avons pas besoin d’universitaires à bord. Nous avons besoin d’une équipe qui se tienne. Les connaissances, ça s’acquiert. Pas cette espèce d’alchimie, qui fait qu’un groupe fonctionne. Ça peut vous sembler ridicule, mais nous sommes convaincu que tout reposera là-dessus, en fin de compte. La Terre sera entre les mains de quelques personnes. Elles doivent être plus que des individus qui font leur boulot, quel que soit leur degré de compétence. Et c’est pour ça que nous avons besoin de vous. »

Lugh déglutit. Déconnecté. Pris à contre-pied. Encore. Il avait tout préparé. Il avait prévu. Et ça ne suffisait toujours pas. Pas un mouvement, dans la pénombre devant lui. On attendait. La scène lui appartenait, il pouvait s’indigner, il pouvait être grand. Se lever, exiger des explications. Peut-être faire valdinguer la chaise. Obtenir un acte de contrition. Daphné rougirait un peu. Présenterait ses excuses, pour ce test un peu idiot. Ou alors un des obèses mutiques. Daphné avait assez parlé. Il inspira par le nez. Une longue inspiration sifflante.

« Compris. On nous évalue et on nous observe depuis des mois. On nous explique que nous sommes spéciaux. On nous forme, déjà. Ce que vous faites là, ça en fait partie. Prendre chaque individu, en faire une pièce de la machine. Mais quand nous aurons quitté la Terre, vous ne pourrez plus intervenir. Vous aurez besoin d’un relais. De quelqu’un qui assure la cohésion entre les gens. Parce qu’on va changer, pendant tout ce temps, c’est évident. Vous avez Ezia, pour s’occuper de nous. Mais Ezia reste une intelligence artificielle. Il vous faut l’irrationalité d’un humain. Et vous aimeriez que cet humain, ce soit moi, parce que j’aime faire ça.
– Et parce que vous vous sentez valorisé par ça.
– Et parce que je me sens valorisé.
– Je repose la question : pensez-vous que ces personnes puissent remplir la mission ? »

Les histogrammes sur le mur se dissipèrent. Un scintillement ; une forme se dessina. Lugh sentit son cœur manquer un battement tandis qu’un regard marqué des cernes de l’insomniaque se posait sur lui. La visage de Jack Kerouac tel que le jeune homme se l’était toujours représentée depuis qu’il avait lu Sur la route. Jack Kerouac tel qu’il aurait dû être. Épuisé. Avide. Halluciné, arrogant. Sublime. La photo était excellente. Et gigantesque.

« Nous allons commencer par le Capitaine. À chaque photo, un mot, un seul. Si vous mentez, je le saurai et vous serez éliminé. Vous êtes prêt ?
– Oui.
– Allons-y.
– Merveilleux.

Clic

– Butée.

Clic

– Inadaptée socialement.
– Un seul mot.
– Autiste. Non…
– Autiste. Suivant.

Clic

– Chaleureux.

Clic

– Inquiétant.

Clic

Silence.

– Nous attendons.

Une barbe de trois jours mangeait les joues de Lugh sur le cliché. Il contemplait quelque chose hors champ d’un air vaguement amusé : sa bouche se tordait un sourire insupportable d’artificiel. Avec ce format grotesquement démesuré, il était impossible d’ignorer les imperfection du visage, le nez légèrement dévié, les…

« Lugh. Nous attendons.
– Instable. »

Un rire. Deux. Trois. Trois rires d’une gentillesse et d’une chaleur absolue. L’un des clones bedonnants sortit de sa poche un mouchoir dont il se tamponna délicatement le coin des yeux tandis qu’un autre levait le pouce à l’adresse du jeune homme. Daphné se tenait à présent devant lui. Ce n’était pas possible. Il aurait fallut qu’elle se lève en repoussant la lourde chaise et qu’elle contourne ses subordonnés. Pourtant elle était là, à quelques centimètres à peine. Elle sentait comme sa voix : quelque chose de doux, de propre et d’un peu ancien. Sa main tendue était impeccable. Elle devait utiliser une lotion, quelque chose comme ça. Une poigne ferme enveloppa celle du jeune homme qui se sentit soudain tout petit.

« Je ne devrais pas le dire comme ça. Mais je suis heureuse. Vous allez être génial. »

Elle s’avança un peu plus. Lui effleura l’épaule.

« Génial. »

 

*
*       *

 

La fête ne s’était pas prolongée plus loin qu’une parole d’Ezia : « La journée de demain va être longue… » Prestidigitation, les verres avaient été reposés sur la table, les meubles replacés dans leur configuration originelle. L’éclairage déclinant avait vu les six passagers du vaisseau achever sereinement les tâches quotidiennes. Et se retrouver spontanément auprès de la navette d’exploration. Par la porte de l’habitacle, montaient les bruits métalliques, chaleureux des dernières révisions. Atis s’approcha et frappa la carlingue d’une main affectueuse.

« Tu comptes y passer la nuit ? »

Une tête hirsute émergea de l’ouverture du véhicule. Elle était surmontée d’une sorte d’araignée métallique dont les pattes luttaient pour conserver leur assise dans la chevelure ébouriffée de Reinhilde.

« Désolée j’ai pas spécialement envie que nous finissions l’atterrissage en petits morceaux.
– C’est ce qui arrivera si tu n’as pas les yeux en face des trous demain. Allez. On file au lit.
– Capitaine… »

Ezia posa à son tour un doigt sur la carlingue.

« D’après mes indicateurs, tout est en ordre. Absolument tout. Ça affole l’ordinateur de bord. Je ne sais pas comment tu fais.
– L’habitude. Et un peu d’aide. »

Un mouvement dans les cheveux. Le droïde dégringola du corps de sa propriétaire pour se glisser dans l’une des coursives de la capsule. Reinhilde grimaça un sourire, avant de rejoindre ses compagnons. Les regards se croisèrent. Soulagement. Fatigue. Nervosité. Impatience. Plus un mot. On avait suffisamment parlé. Chacun monta dans la nacelle à destination de ses quartiers. Un signe de la main, le sifflement des systèmes hydrauliques.
Ce n’est qu’après quelques minutes de trajet, une fois que toutes les autres plateformes furent hors de vue, que Lugh passa brusquement en contrôle manuel. Action qui serait bien entendu enregistrée dans la mémoire générale du vaisseau. Peu importait. S’il y avait un moment où Ezia n’était pas en état de traiter l’intégralité des données circulant dans les systèmes, c’était ce soir. Les doigts tremblants de l’officier scientifique s’activèrent sur la tablette de contrôle. Application de repérage des nacelles individuelles. Programmation du trajet. Suppression de l’historique. Il prenait trop de biais. Reinhilde aurait été infiniment plus efficace. Faris aussi. Le véhicule émit un doux soupir de protestation avant de ralentir et de changer de cap. Le sang de Lugh lui battait désormais aux tempes. Lui relevait la lèvre supérieure.
Le trajet dura longtemps. Cent trente trois pulsations. Il ne se rappelait plus ce décor. Il n’avait plus remis les pieds dans la zone de Maya depuis ses première semaines sur l’Ezia Polaris et l’engueulade en règle qui avait suivi son escapade.

 

« Jamais ! On n’entre jamais chez les autres ! avait hurlé Ezia, à en arracher les enceintes de l’infirmerie.
– C’était un accident…
– Accident mon cul !
– Ezia ! Tu te calmes tout de suite ! »
Atis et Ezia s’étaient disputés deux fois depuis le début du voyage, . La première, c’était parce qu’ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le meilleur interprète de Batman. Et ce serait la dernière.

« Vous ne vous rendez pas compte, Capitaine ! Ces endroits sont à vous ! Vous en avez besoin, et lui, lui il…
– Il a fait une erreur. Comme nous allons tous en fait ces prochaines années. Parfois, elles seront graves. Et alors, qu’est-ce qu’on fait ? On le largue dans l’espace ?
– Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’on fait. »

Comme toujours, Atis, lui, avait su. Lugh et Ezia avaient, soixante-douze heures durant, été confinés ensemble. Interdiction de quitter l’infirmerie, la pièce pour lui, le système informatique pour elle. Soixante-douze heures à bosser sur cette putain d’angine qui colonisait les poumons des passagers du vaisseau. Soixante-douze heures à passer de l’insupportable silence aux instructions glaciales. À un quiproquo sur un nom d’antibiotique. Une crise de fou-rire de Lugh. Puis les milliers de méandres de la conversation. Des confidences. Des sourires.
Et plus jamais, plus jamais d’infraction dans les zones privées.

 

Des corridors crème succédaient à des murs d’écrans noirs sur lesquels des lignes de code défilaient à toute vitesse en vert sale. Malaise. Ce n’était pas pour lui, ce n’était – littéralement – pas lui. Lugh ferma les yeux. Trop tard. Les caractères avaient passé la barrière et s’inscrivaient directement sur sa rétine. Le cœur au bord des lèvres, il s’accroupit sur la plateforme. Chasser la présence de Maya, gravée partout dans cet espace.
L’arrêt brutal de la nacelle le fit basculer sur le côté. Sa tête heurta le siège et il lutta pour ne pas laisser échapper un juron. Se redressant avec peine, le jeune homme ouvrit prudemment les paupières.

Il se trouvait au milieu d’un gigantesque dôme dont les parois disparaissaient sous une accumulation de

– Matisse, Van Gogh, Khalo, Bracquemond, Picasso, Gainsborough…

Chaque centimètre carré. Des reproductions, de toutes tailles toutes formes. Les canevas rectangulaires côtoyaient les toiles rondes et triangulaires. Une gigantesque Mona Lisa dardait sur l’intrus des yeux entièrement bleus tandis que, sur le radeau de la Méduse, les naufragés avaient été remplacés par une série de pots de fleurs.

Lugh inspira profondément. Ne pas se poser de questions. Ne pas réfléchir. C’est comme ça que les alarmes se déclenchaient. Accepter. Chercher. Il ne lui fallut pas longtemps. Entre deux sculptures de Persée et la Gorgone jouant au cerceau, il repéra une minuscule ouverture par laquelle il se glissa. Immédiatement, sa perception sembla reprendre ses droits. Il marchait à présent dans un environnement semblable au reste du vaisseau. Quelques pas. Encore.

« Elle rêve. On peut y aller. »

La chambre ressemblait à celle de l’officier scientifique. Lugh s’en rendait compte parce que le terminal de Reinhilde éclairait la pièce. Il était braqué sur le droïde. Ou le visage de Maya, c’était la même chose. Les pattes métalliques pénétraient désormais profondément dans le crâne du co-pilote . Huit seringues. Huit relais. Et au-dessus, les mains d’Ezia, nimbées d’un halo doré. La lumière chaude, vivante, passait à travers le droïde jusque sous le front de Maya.

 

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