Chapitre 1 : Ce qu’ils cherchent

Elle inspire ; et c’est un moment de grand bonheur. Parce que c’est le soir : sous la Voûte, les lampes viennent de passer au bleuté. Parce que son ombre se déplace avec une merveilleuse fluidité. Parce que sa cape grise lui va bien.

Parce que ce soir, elle va lire.

Elle replace la plaque de tôle avec soin, verrouille le vieux cadenas, qu’elle caresse du bout des doigts. Elle l’a acheté il y a un mois ; elle en est très fière. À lui seul, il doit valoir trois fois ce que renferme le studio.

« On y va. »

Dans la rue, les bruits habituels du dixième battement. C’est l’heure de ranger le décor. Dans la grande allée, les camelots replient leurs étals, récupèrent les invendus. Quelques silhouettes errent autour du chantier. Elles cherchent à grappiller un article laissé sans surveillance. Elles s’y prennent mal. Elles ne devraient pas s’approcher autant, pas maintenant. Elle le sait, elle l’a fait aussi. Le truc, c’est de bouger en même temps que les vendeurs. Quand ils chargent un sac, ils sont vulnérables. Ils sont tellement occupés à ne pas basculer, à pester contre le poids qu’ils ne remarquent pas les formes autour d’eux. Il faut rester en périphérie. On lui avait appris ce que c’était, la périphérie. À quel point c’est important. Là, ils n’ont aucune chance. Et puis, la garde veille. Plus vigilante qu’il y a dix ans. Plus discrète aussi. Périphérie. Négligence.

« Tout va bien, madame ? »

Sursaut. Une main lui enserre le bras. Ça pèse. Elle lève la tête et croise la visière d’un casque bosselé. L’étreinte ne semble pas vouloir se déserrer. Ce doit être à cause de la cape. On n’en voit plus des comme ça.

« Parfaitement bien, merci.
– Vous devriez éviter de sortir seule à une heure pareille.
– Je devrais, garde. »

Garde. Garde ? Vraiment ? Personne ne dit ça. Jamais. Personne ne parle plus avec cette voix-là. Elle sent. À l’arrière du crâne. Le doute qui prend naissance. Traverse les tempes. Descend. Le cou, l’épaule. Le bras. Il la retient un peu, juste un peu trop fort maintenant. Alors elle décide qu’elle n’a plus le temps et que ce doit être grave. Lentement elle se déporte sur le côté. Sans violence. Il faut lui faire croire que ça vient de lui. Un pas, un autre. Comme une danse. Se rapprocher un tout petit peu de la ruelle sur sa droite. Prendre de l’élan.

Elle l’a.

Ce serait bien que ça se passe comme dans les histoires de tout à l’heure. Un mouvement souple, un éclair dans le noir. Et puis plus rien. Mais ça ne sert à rien de regretter. Il faut faire.

Le corps massif bascule sur le côté. Il y a un grognement incrédule. Le couple bascule dans la minuscule impasse, ça sent l’ammoniaque et la violence à venir. Un choc. Le casque a heurté le méchant mur gris. Il se recule, titube. Elle se ramasse. Saute. À la gorge. C’est juste un vigile, son casque n’est là que pour le protéger des accidents. Pas des tueurs. Il la repousse d’un coup d’épaule et se précipite sur elle. Il n’a pas pensé à crier. Elle est trop mince, trop noire. Elle ne fait pas peur comme ça. C’est pour ça qu’elle réussit, en général. Elle roule sur le côté. Esquive, se redresse. Elle recommence. À la gorge à nouveau, il n’y a que comme ça qu’elle sait faire. Cette fois, il passe à l’attaque. Il aurait aimé en finir vite, il n’aurait pas dû. Le poing est bien trop lent. Et ne peut plus recouvrir la chair à nu. Elle s’accroche. Se suspend. Et enfonce ses dents. Là où l’air passe. Parce que maintenant il va vouloir crier mais il ne faut pas. Elle mord plus fort. Il paraît que certains se liment les dents en pointe. C’est débile. Ça s’enfonce mieux mais après, pour tenir, tu fais comment ?

Il se débat. Ses bras font de grands moulinets, la heurtent plusieurs fois. Ça ne fait rien. Elle est lovée dans son coin, en petit animal. Il ne la délogera plus. Elle mâche, crache, enfonce à nouveau. Des bruits humides au creux de son oreille. Toujours les bruits humides. Le prélude au reste. Parce qu’il va falloir faire tout le reste. Le corps qui bascule. Les affaires. Le visage. Il y a des restes de parpaings à côté, ça devrait aller. Mais il va falloir se dépêcher. Même si c’est déjà fini, elle tente de le lui expliquer, il a le droit de savoir, après tout, pourquoi il est en train de mourir. Les mâchoire serrées c’est impossible, mais elle parle, quand même. Avec la gorge. Peut-être que ça résonnera, qu’il entendra les mots

« Je dois y être tu sais. Ce soir on parle d’Ezia Polaris. »

« Capitaine ! Capitaine. Capitaine capitaine ! On se lève ! »

La voix suraiguë réussissait l’exploit de couvrir la sonnerie stridente du réveil. Ce qui n’était pas pour apaiser la migraine qui martelait les tempes d’Atis depuis qu’il avait ouvert les yeux. Au-dessus de lui, l’écran : cinq heures douze. Douze minutes de retard. Pas mal. Une amélioration de son record personnel. Après s’y être pris à trois fois, il parvint à désactiver l’infernale machine. Une nuisance sonore en moins. À présent gérer l’autre.

« Reinhilde. Moi aussi je suis content de te parler. Par contre, tu seras bien urbaine de baisser d’un ton. Il va falloir être indulgente avec moi aujourd’hui.
– D’accord. Vous allez vraiment nous faire le coup de la gueule de bois ?
– Tu sais quoi ? Oui. Oui je pense que je vous fais le coup de la gueule de bois. Je pense qu’une fois en six mois, ça n’est pas passible de cours martiale.
– Il n’y a plus de cours martiale.
– Raison de plus.
– Puis-je vous suggérer de passer par la douche avant de nous rejoindre sur le pont ? »

Il fallut encore cinq bonnes minutes à Atis pour s’extraire de sa couchette et dix autres pour adopter une apparence qui se rapprochât un tant soit peu de l’image que l’on pouvait se faire d’un capitaine de vaisseau. Quand les portes du centre du pilotage s’ouvrirent, quatre paires d’yeux se braquèrent sur lui. Quatre messages différents. Atis décida qu’il était télépathe.

Un : Reinhilde. Je vais vous ouvrir la cage thoracique avec les dents et vous enrouler le gros intestin autour du cou. Ensuite on se remettra au travail.

Deux : Lugh. Comment allez-vous Capitaine ? Je vous ai préparé une tasse de café (parce que ça sent le café). Et un reste du gâteau d’hier.

Trois : Maya. Les coordonnées sont exactes. Le capitaine est sur le pont. Vérification des tâches à accomplir : entretien du poste de commande auxiliaire. Je me demande pourquoi ils parlent encore. Cette console commence à vieillir, il faut que je passe à l’entrepôt.

Quatre : Faris. Rien. Parce qu’on ne sait jamais ce que pense Faris.

Et.

« Bonjour Capitaine.
– Ezia. Dame de mes pensées…
– Vous voulez vous faire pardonner votre réveil tardif ?
– Absolument pas. J’ai rêvé de toi cette nuit.
– Intéressant. Est-ce que je batifolais avec les crapauds géants dont vous nous avez parlé hier après votre sixième verre ? »

Lugh émit le renâclement que le reste de l’équipage avait appris à traduire comme un rire en tendant à son capitaine un gobelet fumant. Le café était plus amer encore qu’à l’accoutumée. Atis décida que l’officier scientifique avait fait une erreur de dosage.

« Il va vous paraître plus amer que d’habitude. Je n’ai pas fait d’erreur de dosage. C’est le reste de votre cuite d’hier. »

Inspiration. Un peu trop longue. Personne ne voulut comprendre.
« – Je pense qu’il va falloir arrêter d’en parler.
– Capitaine si vous avez récupéré, pourriez-vous jeter un coup d’oeil sur le journal de bord ? On a dû légèrement infléchir le cap pendant que tu dormais. Quelques champs d’astéroïdes et un nuage de radiations qui n’a pas plu à Ezia.
– Personnellement ça ne m’aurait pas dérangée. Mais j’aimerais vous éviter une leucémie précoce…
– Oh, joli ! Leucémie et précoce dans la même phrase, tu tiens vraiment à…
– Vous allez la fermer ? »

Le gobelet alla s’écraser contre une armoire, manquant de très peu Faris, qui n’eut pas un geste. Un silence de mort écrasa le poste de pilotage. La machine reprit ses droits. Plus un seul son humain dans l’habitacle. Ce qui sembla décupler la fureur d’Atis.

« Le Capitaine a trop bu, le Capitaine est sympa ! On chambre le Capitaine Le Capitaine exige d’être obéi ! Combien de fois on en a parlé ? »

Derrière les mâchoires. Une volupté qui augmentait à chaque hurlement. Les choses apparaissaient désormais avec une clarté merveilleuse. Comme cette pile de documents, qui fut balayée d’un large mouvement du bras.

« Du coup, le bordel ! Le bordel le bordel ! On avait dit plus de papier ! Les ressources ! »

Quatre paires d’yeux. Désormais vissées au sol, tandis que les corps s’étaient raidis. C’était bon. Atis se permit quelques bouffées d’oxygène qui soulevèrent sa poitrine étroite. Lentement, les éclairs sous ses paupières se mirent à refluer.

« Le journal de bord, je m’en occupe à huit heures, ça n’a pas changé. Le reste du temps, j’ai un équipage pour ça. Un équipage qui bosse bien. Et qui doit apprendre à se taire. On est d’accord ? »

Les petits mouvements de tête de Lugh avaient quelque chose de profondément satisfaisant. Le Capitaine avança de quelques pas, au centre de la pièce avant de s’étirer de tous ses membres. Une série de craquements emplit l’habitacle tandis que, un à un, Maya et puis Reinhilde et puis Lugh et puis Faris – Faris en dernier – quittaient leur immobilité. Leurs gestes étaient plus empesés. Plus précis aussi. La journée pouvait commencer.

« Vous vous êtes encore emporté. »
C’est ce qu’Atis avait toujours apprécié avec Ezia. Elle choisissait le bon moment pour soulever les sujets délicats. En l’occurence, elle avait attendu que les routines de la matinée soient terminées. L’itinéraire du vaisseau avait été redéfini, le cap stabilisé. C’était le meilleur moment. Celui que le briefing de mission définissait par l’appellation « tâche complexe à vocation recentrante. » Une armada d’experts, de psychologues et de proches s’étaient réunis pour déterminer quel travail, dans le vaisseau, serait à même d’apporter le plus de plaisir à chacun de ses occupants. Pour Atis, cela n’avait pas pris plus de deux jours : on lui avait affecté la surveillance de l’aile biologique, département végétal. Sur le moment, il n’avait pas compris. Le jeune homme n’avait aucune formation en sciences naturelles. On lui avait expliqué que ça n’était pas grave. Ensuite il avait reçu quelques références. Uniquement du pratique. Peu importe que cette plante – qui n’avait pas de nom – ait besoin d’être taillée du fait de la saison, de son cycle de vie ou pour l’esthétique. C’était maintenant. Et ça lui plaisait. Il était le meilleur dans ce domaine, plusieurs coudées au-dessus de Lugh. Régler la chaleur, l’humidité, sentir les fines particules de terre lui pénétrer aux narines, goûter le léger malaise qui marquait l’équilibre de l’ensemble.

Le pouls régulier.

« Vous vous êtes encore emporté.
– J’ai entendu.
– Je sais.
– C’est un reproche ?
– Je ne sais pas. Ça vous arrive plus souvent que d’habitude, ces temps-ci. »

Atis se baissa. Quelques feuilles mortes jonchaient le sentier. À cet endroit, ce n’était pas normal. Il examina les plates-bandes à la recherche du problème.

« Tu penses que je devrais aller m’excuser.
– Pensez-vous que vous devez aller vous excuser ?
– Oui. Ça ne nuirait pas à mon autorité. Au contraire. Ça montrerait que je reconnais mes erreurs. Que je n’ai pas besoin de m’enfermer dans un rôle.
– Mais ?
– Mais je n’ai pas envie de les voir me sourire comme des idiots quand je leur expliquerai que je suis désolé, que j’ai réagi comme un con, que je ne devrais pas boire comme ça, alors que je recommencerai à la première occasion.
– Et c’est grave ? »

À l’ombre d’un conifère gigantesque, un arbuste aux branches torturées peinait à atteindre l’éclairage artificiel.

« Non. Ça n’est pas grave. Mais ça me bouffe doucement.
– On ne parle pas que de l’arbre, évidemment.
– Évidemment.
– J’aime beaucoup quand vous faites ça.
– Quoi ?
– Égarer vos réflexions. Tenter de les faire dévier sur une autre voie. C’est terriblement difficile à suivre. Plus que pour un être humain.
– Oui, on en avait déjà parlé. La souffrance.
– Oui. Ce doit être ce qui s’en rapproche le plus pour moi.
– Tu ne sais pas de quoi tu parles. Personne n’aime souffrir.
– Ah, mais tout le monde aime courir le risque, pas vrai ? »

Atis eut un léger rire tandis que sa main atteignait le sécateur suspendu à sa ceinture. Il s’activa un moment, libérant l’arbuste de la prison de ses congénères. Le tronc amaigri par l’ombre apparu en pleine lumière. Par endroit, l’écorce pelait, laissant le bois jauni à nu. Il devait être visqueux au toucher. Il ressemblait à un cadeau qu’on avait fait à ses parents, plusieurs dizaines d’années auparavant. Un anniversaire de mariage, quelque chose du genre. Contre toute attente, le truc avait pris. À l’arrière du jardin, visible à travers la grande porte vitrée du salon. Les regards se posaient sur le bout de bois qui parvenaient à verdoyer à intervalles réguliers. Un peu de dégoût, beaucoup d’envie. Au début, il manquait à Atis les codes pour l’envie. Du coup, il avait passé plusieurs années à traverser le salon à toute vitesse, pour éviter le truc. Si ça se trouve, il survivait encore. Et des invités continuaient à l’observer du coin de l’oeil en terminant leur verre.

« Vous me raconterez ?
– Quoi ?
– Ce souvenir avec un arbre.
– Comment sais-tu ? »
Question rhétorique. Personne ne le comprenait, ne les comprenait comme Ezia. Cela faisait longtemps que tout scepticisme à ce sujet avait été balayé. Avec un léger soupir, le capitaine rengaina son sécateur. Il rejoignait l’alcôve qui contenait les outils de jardinage quand un choc violent lui fit perdre l’équilibre. Ce qui constituait le sol quelques secondes plus tôt se trouvait désormais à sa gauche. D’instinct, il se replia. Position de sécurité. La voix de Maya retentissait déjà dans l’interphone.

« Perte du cap et de l’assiette. Aucun dommage. Que tout le monde s’accroche. Reinhilde stabilise le vaisseau. »

Une pluie de métal s’abattait dans le pavillon. Atis n’avait pas eu le temps de sécuriser les outils qui dégringolaient désormais ici et là.

« Ezia, va l’aider !
– Pas besoin.
– Qu’est-ce qui s’est passé ?
– Rien. Moi aussi, parfois, je m’emporte. Nous sommes en vue d’une autre planète compatible. L’Ezia Polaris est en approche.

La salle du conseil bruisse d’une discrète approbation. Dans toute autre circonstance, ils auraient éclaté en applaudissements. Mais en cet instant, l’obscénité serait insupportable. On se contentera donc de hocher la tête avec satisfaction. Même les opposants au vote se joignent au reste de l’assemblée, après un discret haussement d’épaules. Avant que les bavardages ne puissent se répandrele Très Honoré étend les bras. La séance est levée. Il ne faut que quelques instants pour que les lieux se vident de leurs occupants et que la température regagne une température supportable.

Il n’y a plus que moi. Notes à la main. La langue encore pâteuse de ce discours empesé, qui m’a valu la quasi-unanimité. Et :

« Prenez le temps qu’il vous faudra. Les huissiers fermeront derrière vous.
– Très Honoré…
– Plus maintenant. J’ai levé la séance.
– Bertram. J’ai été comment ?
– Vous avez obtenu un vote à l’unanimité. Que voulez-vous de plus ?
– C’était couru d’avance. Tout le monde est terrifié, que ce soit moi ou un autre, ils auraient accepté. Mais comment j’ai été personnellement ? Est-ce que vous avez été convaincu ? »

Derrière les verres épais, le regard change. Et tout à coup je me souviens de qui j’ai affaire. Mon enthousiasme se réduit à une gêne de môme. Les mots se bousculent au coin de la gorge. Tout à coup, je me rappelle la chaleur qui m’oppresse, l’humidité aux aisselles. Ça sent l’âcre, ça vient de moi. Et des iris verdâtres posés sur moi. Ça vient de mon orgueil. Je plie le vélin hors de prix en quatre, l’enfourne dans ma poche, et tourne les talons. Mes pas, médiocres, grincent sur le parquet poli. Leur bruit se répercute le long des colonnes, sous les arcades et les balcons. Ils giflent la statue ailée. Je refuse de le voir. Je suis sorti.

Sur le ponton du palais de justice, le vent est tiède. Un peu sucré, il vient du lac. L’assemblée ne s’est pas encore dispersée. Quelques sourires se tournent en ma direction, j’y réponds par un petit hochement de tête. Merci, merci, psalmodie silencieusement la bourgmestre Antoinette en déformant exagérément ses lèvres peinturlurées. Si je reste trop longtemps elle va finir par se détacher de ses adjoints et venir me parler. Je n’en serai pas capable. J’espère que mon haussement d’épaules traduit le « Je suis navré, mais je dois désormais aller planifier l’expédition pour laquelle vous venez de m’accorder les pleins pouvoirs. » que je ne souhaite pas prononcer et poursuit mon trajet en direction de la terre ferme. J’ai besoin d’un peu plus de stabilité, j’ai besoin des arbres. Le Gué. Je remonte la voie pavée, les passants se font rares. Le couvre-feu commence d’ici peu. Je ne pensais pas qu’il serait si rapidement adopté. Une semaine et ilfait déjà partie de l’air que respirent les habitants. Il ne vient plus à l’esprit de quiconque de rejoindre le Bosquet lorsque les ombres s’allongent. Ce soir, je dérogerai à la règle tacite. J’en ai besoin. J’y ai le droit. Il ne me reste plus qu’à traverser la Rue du Harpiste avant de gagner les faubourgs de la Cité.

Je laisse les dernières maisons sur mon sillage. Je suis presque arrivé, presque inaccessible quand un cri déchire l’air.

« Amok ! Amok ! »

Presque immédiatement, l’appel d’airain de l’alarme. Et la rumeur des armes. Le raclement du métal et de la pierre, le grognement de l’argent.
Je baisse les yeux. Mes doigts se sont refermés sur le mousquet suspendu à ma ceinture. Ce soir. Ce soir encore. Le corps qui peine à se déplacer. La transpiration sur la crosse, les balles qui sifflent. Les cris.

Je suis si fatigué.

« Amok ! Amok ! »

C’est plus près à présent. C’est pour moi. J’essaye de maîtriser le tremblement qui s’est emparé de mes épaules. Je pourrais avoir besoin de viser juste. Gonfler le ventre – un peu plus – laisser entrer l’air. Expirer.

Je n’ai pas le temps de recommencer. Une silhouette toute en terreur émerge d’un buisson. En quelques enjambées, elle m’a dépassé. Et derrière elle.

« Amok ! Amok ! »

Le garçon doit être très beau. Il l’est encore en fait, mince, avec ses membres d’animal sauvage et son œil – l’autre est caché par une épaisse mèche de cheveux blond sale – qui roule, écarlate, dans son orbite. Ses jambes, parfois aidées d’une pression des paumes, dévorent l’espace. Et le rire, toujours le même, qui ne connaît ni trêve ni respiration sur son sillage. J’ai le bras gourd. Las. Tellement las. Est-ce pour ça que j’ai parlé, deux heures durant, sous les arabesques insensées du palais de justice ? La gâchette.

Le vilain petit projectile siffle dans l’air du soir et fait mouche. J’aurais préféré rater, je n’ai touché que l’épaule. Rien pour l’Amok, rien qu’une provocation. C’est à peine si le sang se donne la peine de couler.

Et avec la lenteur des mauvais rêves, le garçon se retourne. Je ne devrais pas le faire, alors je croise son regard. Pour vérifier. Ça marche à chaque fois. Ce qui me terrifie, ce ne sont pas les vaisseaux sanguins qui éclatent l’un après l’autre et souillent le blanc. Pas plus que la langue qui passe et repasse sur les lèvres ou les premières marques sombres qui commencent à parcourir la peau.

Ce qui me terrifie, c’est la tranquille certitude de ce garçon. L’Amok sait qu’il n’y a plus rien derrière lui. L’Amok est arrivé au bout de tous les corridors, de chaque passage. Inéluctable.

« Tu devrais t’enfuir. Les autres arrivent. »

À chaque fois, à chaque fois je leur parle. On me l’a reproché. Je n’y peux rien. C’est ça ou me pisser dessus je pense. Le garçon recule de quelques pas. C’est pas qu’il ait compris hein. Il prend juste son élan. Je continue et l’emphase que j’ai déployé plus tôt dans la journée continue à coller à mes paroles.

« Ne fais pas ça. Je suis armé, tu l’as senti, je peux te tuer. Si ça n’est pas moi ce sera les autres rappelle-toi tu es quelqu’un tu as un nom tu n’es pas ces marques »

Il a bondi. À la verticale. Et moi, crétin, je regarde autour de moi. Hébété.

Alors quand il me retombe dessus, forcément, je hurle. En plus il mord. Il griffe, fort. Je crois qu’il aimerait me mordre le cou. Il ne peut pas, il peut pas à cause du col et après, du double menton. Alors il cherche plus haut, il a les doigts qui fouaillent, qui me rentrent dans les narines pendant que je me débats. Je sens que d’autres sont arrivés, se mettent en joue. Mais ils n’osent pas tirer, ou même s’avancer. Si Bertram est là – il est là, forcément – à quoi pense-t-il ? Combien de temps avant qu’il ne donne l’ordre ? Que nous tombions, le garçon et moi, transpercés, foudroyés l’un et l’autre par l’Amok ? Un martyr offert à la cause.

Je me laisse tomber à terre. De tout mon poids, de toute ma masse. L’étreinte se relâche à peine. Les mains en griffes retrouvent une prise. Et quelque chose de toute sa force, de tout son rire écorche. Perce.

Je hurle plus fort qu’il ne rit, désormais. La moitié de mon champ de vision s’est évanouie. Pour toujours c’est pour toujours. N’y pense pas. Pense à la force que te donne la douleur redresse, redresse toi. J’ai encore un œil. Un œil qui discerne, passé les cheveux, passé le regard fou, juste à droite, un large tronc d’arbre. Je cours. Je cours plus vite que je n’ai jamais couru.

Impact.

Le choc me projette en arrière. Seul désormais. Et une déflagration retentit. Répétée à l’infini. Devant moi, quelque chose se tord. Même une fois que le bruit, assourdissant, s’est tu. Une pauvre chose ensanglantée se referme sur mon poignet. J’aimerais, avant de basculer, croiser une dernière fois son œil unique. Le mien.

« Et vous êtes sûre ? Je n’ai besoin de rien d’autre ?
– Ne vous en faites pas. La blessure était propre. Vous allez juste devoir vous habituer. Votre façon de voir les choses est un peu modifiée désormais. Vous allez trébucher, vous serez plus maladroit. Il faudra que vos gens soient attentifs à ça. Surtout pendant l’expédition. »

Ethel est incapable de faire une chose à la fois. Dans son travail, c’est une bénédiction. Durant ses explications, elle s’affaire sur la large tache de boue qui recouvre désormais mon bicorne.

« Laissez…
– Pensez-vous, ce n’est rien à faire. »

La veille femme se penche sur l’une de ses étagères et saisit une fiole qui, une fois débouchée, envahit la mansarde où je suis couché d’une odeur poivrée. Elle en verse une partie sur un chiffon avant de me la placer sous le nez.

« Profitez-en pour en respirer. Ça devrait faire passer votre migraine.
– Je n’ai pas la migraine.
– Vous venez de perdre un œil. Bien sûr que vous avez la migraine. »

J’inhale prudemment. Sous mon crâne, le mal de tête éclôt puis se résorbe. Je porte la main à la tempe. Mes doigts effleurent le ruban qui la barre désormais.

« Vous penserez à changer le linge tous les soirs la première semaine, le temps que ça cicatrise. Après, quand il n’est plus propre. Vous pouvez vous redresser ? »

La phrase m’a pris au dépourvu et je mets un certain temps avant de la comprendre. Puis, je finis par basculer sur le côté. Les vénérables lattes grincent. Lentement, je me redresse.

« Restez assis. Il faut qu’on cause, tous les deux. »

Je ne sais pas si c’est l’effort, la fatigue ou quelque chose dans sa voix, mais cette dernière phrase est de trop. J’éclate en sanglots. Dans ma tête, quelque chose brûle de curiosité : est-ce que mon orbite vide est encore capable de verser des larmes ? J’insulte le quelque chose dans ma tête. Et la réponse est non.
Ethel s’assoit à côté de moi. Pose sa main ridée sur la mienne.

« Vous avez été immensément courageux. Et personne n’a pensé à vous le dire. Alors au nom de la Ville d’Angstadt et de tous ces chiards que j’ai langé il y a longtemps et qui vous écoutaient ce matin en se rengorgeant : bravo. Je suis fière de vous. Et mouchez-vous aussi. Prenez ça. »

Le morceau de tissu est rêche. Bizarrement réconfortant tandis que je souffle.

« Maintenant, c’est à vous de me rassurer. »

Je tourne la tête vers Ethel. Les yeux noirs ont perdu l’éclat que je leur ai connu. La flamme est là, encore, mais condamnée à l’extinction. Désormais, chaque effort en diminuera l’intensité. Elle me demande quelque chose et y a le droit.

« Dites-moi que vous y croyez. À ce que vous avez dit ce matin. À l’expédition.
– Vous savez depuis combien de temps je travaille dessus. Depuis combien de temps je la prépare. »

La veille femme étouffe un rire.

« Je sais aussi que ces recherches vous ont valu une place au conseil d’Angstadt, un logement de fonction et une rente plus qu’appréciable. Alors je vous le redemande. Dites-moi que vous y croyez. »

Je n’ai plus qu’un œil mais la flamme y est plus vive que jamais. Ethel mérite quelques braises. Je la fixe et, pour la première fois de la journée, je souris.

« Ethel, je vous fais le serment de mettre fin à l’Amok et de trouver l’Ezia Polaris. »

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