Chapitre 3 : Tokyo

Elle s’est assise entre le mur et le colporteur de Shibuya. Les genoux sous le menton, les mains autour des genoux. Juste la place qu’il faut. Il fait bon. Doux. Ça sent l’impatience et un peu la peur. Devant elle, quelqu’un tourne la tête et lui sourit. Sans dents. Elle sourit en retour. Les siennes sont très blanches. Elle les a lavées au robinet avant d’arriver.

Ils sont une vingtaine, entassés dans une ancienne réserve à grains de la huitième avenue. Quelques chuchotements sous les murs de béton écorché. Les doigts qui se tordent en impatience. Et la peur. La peur bien sûr. On ne peut pas poster de vigile à l’entrée. Ce serait suspect. Alors de temps en temps, Luka jette un coup d’oeil au coin de la fenêtre, là où le plastique noir qui l’aveugle se décolle un peu. Elle aime bien Luka. Elle ira lui parler, à la fin.

« Tu es déjà venue ? »

Dans son cou une voix chaude. Grave. Un peu humide aussi. De si près c’est facile de sentir l’excitation. Elle hoche la tête, doucement.

« C’est la première fois pour moi. Tu crois qu’elle va venir ? »

Elle sent le coin de sa lèvre tressauter.

« Lilith vient à chaque fois. Et pour moi c’est « il » . »

Rire gêné.

« Pardon.
– Pas de mal. Tu viens d’où ?
– Juste à côté. Ça fait des mois que j’hésite. J’ai une femme tu sais. Son père travaille à l’administration des chevaliers-particules. Mais je ne le vois pas souvent. Et l’autre jour, il y a cette cliente qui a été arrêtée par l’Observatoire. Je n’ai pas compris pourquoi elle… »

Il parle trop vite à présent. Normal. C’est le début. À côté d’elle, le colporteur de Shibuya penche un instant la tête vers elle. Ses cheveux gras lui effleurent l’épaule. Elle se souvient. Que le premier soir, il avait pris ses mains dans les siennes. Il l’avait fait rire. Une blague qu’elle avait entendu dix fois auparavant. Ce soir-là, elle avait vraiment été drôle. Alors elle aussi se retourne. Dans la pénombre, elle distingue de beaux traits réguliers. Des yeux sombres.

« Ne t’en fais pas. Si jamais tu ne ressors pas d’ici en dansant, je te paye ma tournée. Jusqu’à ce que tu ne te rappelles plus le prénom de ta femme. »

Il glousse. Les épaules qui tremblent un peu. Il en fait trop. Ça non plus ça n’est pas grave. Et puis il se fige. Les pupilles droit devant lui. Captives. Ça commence.

« Bienvenue, peuple de Tokyo. »

La voix de Lilith coule, se déploie. S’étend le long des parois, s’infiltre dans les failles. Les quatre mots rampent et glissent. S’insinuent sous les vêtements, se tatouent sur la peau. Parviennent, enfin aux tympans. Elle se retourne. Elle sait ce qu’elle va voir, elle sait qu’elle ne s’y attendra pas.

Ce soir, Lilith porte un lourd manteau d’étoffe violette, cintré à la taille. À la poitrine, des objets de métal scintillent. Ce soir, Lilith est très pâle. Peut-être parce que ses lèvres sont peintes en rouge. Que ses cheveux sont particulièrement blancs. Peut-être parce qu’il s’est placé juste sous le néon. Habituellement, il reste dans l’ombre. Il y a même eu la fois où il n’est pas entré dans la pièce. Cette nuit là, ses paroles ont rebondi fantômes même une fois la rencontre terminée. Aujourd’hui encore on peut en attraper un mot, quand on tend bien l’oreille.

Lilith se tient très droit. Il a levé la main haut, à en effleurer le plafond – il est grand – pour que tout le monde puisse voir le livre. Elle écarquille les yeux, se rappelle qu’elle doit les plisser pour mieux voir, plisse. Ce n’est pas le genre de livre qu’on peut trouver dans les boutiques. Les arrêtes sont creusées de trop de passages de doigts. Les angles s’arrondissent, mangés par le temps

« Comment c’est possible, comment le temps ? »

et des pages décollées semblent dépassent ça et là. Figées en une fuite immobile.

« Je vous ai promis. Le soir est arrivé. Vous avez bravé des dangers, chacun à votre manière. Vous avez combattus des femmes, des hommes, des doutes. Et vous-même, bien sûr. »

Silence. Le bras redescend lentement le long du corps. Les épaules se relâchent. Et la bouche se relève en un large sourire. Lilith ce soir ne fait plus du tout peur.

« Vous êtes tellement beaux. »

Un geste et le manteau valdingue à travers la pièce. Un bras se tend, se referme dessus. Griffes. Peut-être, il le revendra. Peut-être il le vénérera dans sa cahute, au fond de son salon privé. Elle est un peu jalouse. Mais elle oublie vite. Parce que pour la première fois, elle voit Lilith. Vraiment.
Le corps dévoilé : gracile. Sous la peau, les os, en charpente. C’est une expression, la peau sur les os. Pour Lilith, c’est vrai. Quelqu’un en a mangé l’intérieur. Peut-être l’un des démons du dehors, peut-être un des cannibales de la zone morte. Il parcourt l’audience du regard. Là où ses yeux s’arrêtent, ça s’agite. Ça rit, presque. Elle déglutit. C’est bientôt son tour.

Lilith fixe les pupilles juste au-dessus d’elle. Enflamme un point par-dessus son épaule. Et continue son parcours.

Le moment est passé.

Elle suffoque. Elle ne comprend pas. Autour d’elle la pièce tourne. Elle voudrait se lever mais elle ne peut pas. Elle est trop serrée, le colporteur de Shibuya est trop gros. Alors tout ce qu’elle peut faire, c’est serrer la mâchoire, bien la serrer. Attendre que la tension dans ses épaules retombe. Attendre que Lilith reprenne la parole.

« Ce soir, je vais vous raconter l’histoire d’Ezia Polaris. »

Il s’adosse au mur, ouvre le livre. Les pages font un petit bruit sec quand il les tourne. Rien à voir avec le feutré des bibliothèques. Une longue inspiration. Et à nouveau la voix sorcière.

« Ce soir je suis sauvé. Il m’a fallu du temps pour comprendre ce qu’est l’Ezia Polaris. Nous étions terrifiés, dans le noir. Je l’ai cru à l’origine de nos malheurs. Notre prison, notre geôlier. Je n’aurais pas pu davantage me tromper. Ce soir tout commence. À partir de ce soir, je suis Lilith. Je viens en premier. Car vous devez le comprendre, le temps…
– Ici ! »

Le cri est net. Précis. Aucune émotion, juste une information. Déjà elle comprend. L’homme dans son dos. Le nouveau. Il va falloir réfléchir très vite. Si elle pense assez vite, tout se ralentira. Elle en sait déjà beaucoup, plus que la majorité des gens assemblés qui ne réagissent pas encore. Pourquoi sont-ils si lents ? Pourquoi sont-ils déjà morts ? Repartir par l’entrée c’est trop tard. Il faut avancer. Alors elle se redresse. Elle repousse le colporteur qui grogne de surprise. Elle s’en fout.

A peine a-t-elle fait quelque pas que résonne la vibration familière. Elle se permet de jeter un coup d’oeil. Luka s’est hissé sur la pointe des pieds pour regarder par la fenêtre, il a dû entendre le bruits des mille pas cachés dans l’ombre. Terminé pour lui. Il est projeté en arrière, brutalement. Quand il se redresse, sa tête tressaute. Il doit savoir, tout le monde sait. Pourtant il essaye, tout le monde essaye. De placer ses mains de part et d’autre, de retenir.

Et puis la tête de Luka éclate avec un petit bruit triste. Les morceaux de chair dégringolent de part et d’autre de ses épaules. Tombent à terre. Et sont immédiatement piétinés par le petit groupe qui, enfin, a compris. Pendant que le reste du corps s’écroule d’autres cris résonnent, avertissements ceux-là.

« Les chevaliers-particules ! »

Ils entrent sans un mot et se mettent en joue. Comment peuvent-ils être autant ? Une autre vibration, dix. Et le bruit mou, qui se répète, tandis que les dépouilles tombent l’une après l’autre. Il ne faut pas penser ni regarder, il faut être efficace. Lilith – bien joué – Se dirige vers ce qui doit être l’issue du fond. Surveiller les angles morts.

Là.

Le chevalier semble indifférent au désordre autour de lui. Le goudron vivant de son armure lui rutile autour du visage. Un nouveau. Mais un bon. Il épaule son arme. Vise. Il doit se concentrer, il va faire une erreur. Forcément.

Maintenant.

Il a laissé une faille dans la cuirasse, à l’épaule gauche. Elle a déjà dégainé la lame qu’elle a volé au colporteur il y a quelques instants. Le morceau de verre file au milieu de la cohue. Ligne droite au milieu des courbes. Atteint sa cible. L’homme recule, pousse un juron. Et avec une vivacité obscène retire l’arme de sa blessure. Un sifflement. Elle se jette sur le côté.

Trop tard.

Un blizzard lui enflamme la joue. L’arme y a tracé un sillon net et propre. Qui se remplit immédiatement. Rouge et poisseux. Ça tombe par terre. Elle ferme les yeux. Et alors.

Alors le chaos total.

« Contaminée ! »

Le hurlement est aux limites de l’humain. Elle ne veut pas voir. Elle ne veut pas imaginer. Le visage déformé du chevalier qui doit pointer sur elle une main tremblante. Elle ne veut pas se dire que l’opération de nettoyage n’a soudain plus aucune importance. Qu’ils se sont tous interrompus, ceux qui fuyaient, ceux qui exécutaient, ceux qui avaient peut-être décidé de lutter avec leurs poings, un pavé, tout ce qu’ils avaient sous la main. Et que, maintenant, ils la regardent. Tous unis. Ils voient la balafre et ce qui s’en écoule tranquillement. Il la regardent avec ses cheveux sombres mal taillés, ses vêtements kakis, sa cape. Ils ne voient pas ça, ils ne peuvent pas. Tout ce qu’ils perçoivent, c’est la déchéance. Le corps qui changera un peu chaque jour. Les rides qui petit à petit se creuseront. Mais qui ne s’arrêteront jamais. Et un jour la fin. La pourriture.

« Et je n’ai même pas entendu l’histoire d’Ezia Polaris. »

Quelque chose la tire violemment, quelque chose d’incroyablement fort l’arrache à l’horreur. Ses jambes courent à toute allure, parce que sinon, son bras serait emporté. L’air chaud la frappe en plein visage. Elle se rend compte qu’elle a toujours les yeux fermés. Alors elle les ouvre. Les rues défilent plus vite qu’elles n’ont jamais défilées. Et au bout de sa main, qui la tire, il y a Lilith. Lilith qui a récupéré son manteau violet, elle ne sait pas comment. Lilith tout entier absorbé par la course.

Un crochet, deux. Elle a déjà perdu ses repères. Détour. Une montée. Abrupte. C’est peut-être l’esplanade de… non, la pente est trop forte. Elle est déjà loin derrière eux de toutes façons. Deux néons verts côte à côte ; elle est passée devant une fois, c’était une laverie. Ou une salle de jeu. L’entrée d’un gigantesque immeuble noir.

« Ici. »

Les portes en verre s’ouvrent à la volée. Elle est catapultée à terre.

« Ça va aller. »

Lilith referme les portes. Se retourne dans une vague d’étoffe, et s’agenouille à sa hauteur. Il a sur ses lèvres carmin un rictus qu’elle ne connaît pas. Il la regarde. Se met à rire. Ensuite c’est obscène. Ses doigts pâles se tendent vers la joue ouverte. L’essuient doucement.

« Ça t’est déjà arrivé ?
– Oui.
– Alors tu sais que ça va s’arrêter. C’est peu profond. Pas grave. Tu n’as pas trop mal ?
– Quoi ?
– La sensation. C’est supportable ?
– Pas très.
– Je sais. C’est normal. »

Maintenant elle a peur. Vraiment. Luka est mort. Les chevaliers particules ont vu son visage. Tout ça, c’est acceptable. C’est le jeu. Mais la maladie. Alors elle lâche. Foutue pour foutue. Sa poitrine s’abaisse, plusieurs fois. Et ses yeux coulent.

« Tokyo. »

Ce n’est pas facile de voir. Lilith n’est qu’une forme confuse à présent. Elle a mal à la tête, elle aimerait juste dormir.

« Tu t’appelles Tokyo.
– Non. (elle bégaye.) Tokyo c’est la ville. Je ne m’appelle pas comme ça.
– Maintenant si. »

Il effleure son front du bout des doigts. Et la fille s’appelle désormais Tokyo. Ses yeux s’ouvrent plus grand qu’ils se sont jamais ouverts. Par les portes transparentes, elle distingue la lueur d’un projecteur qui balaye les murs. Et elle se rend compte que c’est facile. Il suffit d’avoir envie.

Regarde !

Rai de lumière, elle parcourt les murs des immeubles. S’insinue dans les ruelles où respire la vie nocturne. Ici les éboueurs qui déchargent leur fardeau d’un coup d’épaule. Là, un employé de bureau achève de se faire dépouiller.

Plus loin, plus loin.

Les boulevards défilent, de plus en plus vite. Elle dépasse les lourds véhicules qui font route vers le centre, en profite pour court-circuiter deux ou trois feux de signalisation. Le réseau électrique proteste, elle se glisse dans ses gaines gagne encore un peu d’élan. Est projetée en plein arrondissement d’Adachi. Elle n’y a jamais mis les pieds, elle sait que c’est Adachi. Un building de pierre émeraude écrase un hameau de chaumières mal équarries. Le centre névralgique de l’Observatoire. Vers lequel revient un petit groupe de chevaliers-particules ; ceux qui ont pris d’assaut la réunion de ce soir, Tokyo le sait. Elle distingue la cicatrice laissée par son couteau dans l’épaule de l’homme de tête.

Elle s’approche.

« Non ! »

La voix de Lilith lui envahit le crâne. Une lueur semblable à la sienne. Plus diffuse. Et violette. Bien entendu.

« Non, ils sauront. Ils nous voient, tu sais, c’est pour ça que ce sont des chevaliers. Et il faut rentrer. Tu es fatiguée.
– Encore. Encore un peu ! »

Tokyo est puissante, Tokyo s’élève. Au-dessus de l’Observatoire, au-dessus des lignes à haute tension. En encore au-delà, la Voûte. Le firmament de pierre. Elle n’a plus qu’à traverser

« Tu ne peux pas. »

La Voûte la heurte de plein fouet. Ça ne fait pas mal. Mais ça lui fait obstacle et elle ne le supporte pas. Pas maintenant, pas alors que la ville lui coule dans les veines. Elle repart à l’assaut, à un autre endroit. À Shinjuku.

« Tu ne peux pas. »

Tokyo grogne. S’acharne contre la gangue minérale.

« Je veux voir derrière !
– Pas pour le moment.
– J’ai le droit. Je suis contaminée, j’ai le droit, avant de pourrir !
– Pas pour le moment.
– Quand ? Quand alors ?
– Quand tu trouveras Ezia Polaris.
– Des conneries ! »

De nouveaux assauts contre la coquille grise. Tokyo cogne, mord et griffe. Tokyo s’épuise. Tokyo glisse. Perd pied et glisse dans le noir.

« Relevez-la. »

Tokyo inspire brutalement. L’air qui rentre lui rappelle chaque cellule de son corps. Il n’est pas un centimètre carré qui ne lui fasse pas mal. Des mains inconnues l’attrapent, la redressent. Fermement mais sans brutalité. Elle relève la tête.

« Tu m’entends ? »

Le type devant elle doit avoir dans les trente ans. Il porte un costume noir usé, fermé sur une chemise maculée de taches. Sa cravate est mal nouée. Sous une tignasse en désordre, il braque sur elle des yeux bruns, vaguement dégoûtés. À ses côtés, quatre silhouettes, le visage dissimulé par des casques de moto. Et deux autres qui la soutiennent. Elle hoche la tête.

« Parfait. Du coup tu vas nous suivre. Ça va être compliqué, mais ça sera pire si on te porte. On y va ?
– Je suis où ? »

La gorge. Putain qu’est-ce que la gorge racle.

Soupir.

« Là où Lilith t’a laissé. Oui tu peux nous faire confiance, on est tous des contaminés. Regarde. »

Il parle trop vite, avale les syllabes. Comme s’il récitait pour la énième fois le discours le plus ennuyeux du monde. L’un des hommes masqués retire un gant crasseux et sort de sa poche un éclat de verre. À la surface de la peau, il trace une minuscule entaille qui déborde immédiatement d’écarlate. Tokyo relève la tête. Il y a trop de choses qui se bousculent. À commencer par un vague sourire. Il n’a pas le temps d’éclore, la voix malingre résonne à nouveau.

« On y va ? »

Le petit groupe se dirige vers la porte de service du hall d’immeuble. Tokyo reste un instant les bras ballants. Puis s’ébroue. Elle pèse six tonnes. Mais elle va suivre.

« Comment tu t’appelles ?
– Tohru. Et toi ?
– … Tokyo. »

L’homme se fige. Pour la première fois, son visage exprime autre chose qu’un ennui mal contenu.

« C’est Lilith qui t’a dit ça ?
– Ouais. »

Un sourire répugnant d’arrogance.

« Que dites-vous de ça ? Tokyo en personne.
– Faut qu’on avance Tohru.
– Ouais ouais. Allez, dépêche-toi, la Ville. »

Elle les suit dans les caves du bâtiment. Des portes de métal défoncé s’alignent le long de murs de parpaings. Certaines ouvertures ont été fracturées et vomissent des possessions dont on n’a pas voulu. Un patin à roulettes. Des écrans d’ordinateur. Un tournevis. Et puis d’un coup une entrée d’ascenseur.

« Monte. »

La cabine sent la rouille et l’usure. Elle descend avec un bruit abominable. Tout le monde s’est figé à l’exception de Tohru, qui manipule un terminal en soupirant à chaque fois qu’une touche se coince. Les touches se coincent souvent.

« Vous êtes un genre de groupe secret ?
– Voilà. Un genre de groupe secret. Qui saigne, qui pisse, qui ne s’arrête pas de vieillir. Comme toi.
– Et c’est Lilith qui…
– T’as tout compris.
– Qu’est-ce que vous me voulez ?
– T’as presque tout compris. Tais-toi maintenant. »

L’ascenseur s’arrête avec un vacarme épouvantable. Ils émergent dans ce qui ressemble à un corridor de chambre d’hôtel. Moquette rase, ampoules de couleur. À travers l’un des murs, des gémissements. Tohru avance, les yeux toujours baissés sur son terminal. Une autre porte, un nouvel escalier. Ils émergent cette fois à l’extérieur, sur une passerelle métallique. Tokyo s’arrête un instant. Besoin de se repérer, il lui suffirait de se concentrer un instant. Elle sent la ville dans ses veines, chaque influx nerveux un point dans la cartographie. Sous son genou une masse de béton qui n’a rien à faire là. Depuis. Depuis trop longtemps. Sous son genou, un mystère, il n’y a rien de plus important.

On ne lui laisse pas le temps. L’un des hommes de main lui saisit le bras et la pousse dans un nouveau bâtiment. Alors, forcément, elle oublie. Les linos succèdent aux carrelage et à la terre battue. Il ne lui reste plus qu’à aligner les pas. À oublier qu’il y a quelques heures, qu’il y a une éternité, elle parcourait le ciel ténèbres et néons de sa cité.
Elle se cogne contre les deux mètres de muscles en face d’elle. Ses compagnons se sont arrêtés. Ils se trouvent désormais dans un vaste entrepôt souterrain, devant un conteneur de dimensions gigantesques. La porte latérale glisse lentement sur le côté.
Tohru regarde Tokyo avec toute la commisération du monde. Après avoir hésité un instant il ouvre des bras qu’il laisse retomber avec lassitude.

« Bienvenue chez toi. Ou un truc du genre. »

L’infirmier est d’une beauté stupéfiante. Et terriblement compétent. Il a immédiatement détendu Klein en lui donnant des nouvelles de son détachement. Ils vont bien. Tous. Il est le seul à avoir été sérieusement touché. Aucun jugement. Il est chargé de soigner, pas de commenter les opérations militaires de l’Observatoire. Klein aime les gens qui restent à leur place.

L’aile des soins est plongé dans une douce lueur orangée. Quelques notes de musiques se distillent dans l’air de temps à autres. Le chevalier-particule se sent presque bien. Tandis que le membre prosthétique de l’infirmier s’active, il observe la naissance du cou du garçon, là où la peau est encore à nu, juste avant la blouse.

« Je vais vous demander de rappeler votre armure… »

Une brève pensée et le goudron reflue, laissant la blessure entièrement à nu. Il est allé un peu plus loin, découvrant entièrement le torse.

« C’est assez profond. Il faudra que je répare les tissus, ça risque de prendre du temps.
– Ça me convient. »

L’infirmier rougit joliment. Juste le temps qu’il faut, avant de se remettre au travail. Klein sent le gel de reconstruction envahir la béance laissé par l’arme et la chaleur de doigts experts le répartir. Il ferme les yeux et s’abandonne à la sensation. Il pensera à son rapport plus tard. Il a le droit à cet instant. On ne lui aurait pas affecté un soigneur particulier sinon. Ce n’est pas dans les habitudes de ses supérieurs.

Brusquement, un léger courant d’air envahit la pièce. La lumière change. Un lavande froide. Instinctivement, il se redresse, saute à bas de la table d’opération. Le gel inestimable coule au sol.

« Chevalier Klein. »

Elle est venue seule. À travers les voiles blancs de son uniforme, la Coordinatrice des chevaliers-particules adresse à son subordonné un léger signe de tête.

« Madame…
– Vous n’auriez pas dû bouger. Vous allez mettre votre infirmier dans tous ses états. »

Le garçon a un rire étranglé. Il semble au bord de l’évanouissement.

« Laissez-nous, je vous prie. »

La phrase a été émise sur le ton de la conversation. Il faut moins d’une dizaine de secondes pour que l’endroit tout entier se retrouve vidé de ses occupants.

« Je ne vous dérangerai pas longtemps, Chevalier. Je tenais d’abord à vous féliciter. Votre officier supérieur m’a fait part de votre comportement exemplaire durant l’expédition de ce soir.
– Merci, Coordinatrice.
– Non. Merci à vous. Pour votre présence d’esprit tout d’abord. Nous n’avons jamais été aussi près d’éliminer Lilith.
– J’ai manqué de vigilance, Coordinatrice. Cette fille…
– Pas d’humilité mal placée, Chevalier. Cela fait partie du code. »

Il baisse les yeux. Il s’est levé trop vite, la tête lui tourne. Son bras se tend pour prendre appui sur le mur. Le gauche. Mauvais bras. La douleur le transperce et il bascule.

« Mais il y a plus. »

La Coordinatrice le soutient à présent. Le souffle coupé par le sacrilège, il cherche à se dégager. Elle le retient. Elle est d’une force extraordinaire. La tête penchée vers le chevalier, elle poursuit.

« Lilith a pris tous les risques pour sauver la contaminée. C’est pour ça que vous avez été à deux doigt de l’avoir. Sa vigilance était affectée. J’ai commis une grave erreur de jugement. Et, pour cela, je vous présente mes excuses. Ce que ces gens veulent est ici même, à l’Observatoire. Ce qu’ils veulent est en vous. »

Elle a une voix de vieille soie, une voix de poussière au soleil.

« Ils recherchent Ezia Polaris. »

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