Chapitre 4 : Le Parc Floral

Les ombres s’allongent lorsque les landes jaunâtres que nous parcourons depuis une semaine cèdent enfin place à un paysage plus verdoyant. Je mets fin à la marche forcée que j’ai imposée depuis le début de l’après-midi et impose une halte près d’un bouquet d’arbres. Les Écuyers et les Mains sont trop bien entraînés pour laisser paraître le moindre signe de fatigue, mais le soulagement est palpable. Que ce soit dans la façon, un peu trop empressée dont ils déposent leur charge, où dans le soin un brin approximatif apporté aux bêtes de somme. Les ustensiles de cuisine sont déployés à grand bruit et, bientôt, des rires gras éclatent suite à une plaisanterie grivoise. Je me retiens de faire la moindre remarque. J’ai exigé – et obtenu – que m’accompagnent mes gens, et non un groupe imposé par le conseil. Cela implique quelques sacrifices. La plupart de ces hommes et femmes n’a jamais quitté la Cité-État d’Angstadt et a dû maudire le destin qui leur a attribué un maître doté de velléités d’aventures. La promesse d’une titularisation à notre retour a contribué à dissiper la morosité des premiers jours. Mais elle ne tiendra pas. Face au froid, à la faim. Et à la mort. Bon sang quel bazar ça va être le jour où le premier d’entre eux tombera bêtement dans un trou. Crèvera d’une maladie répugnante. Ou sera encorné par je ne sais quelle bestiole. Mieux vaut ne pas y penser et les laisser profiter de la soirée. Moi-même, je renonce à tout semblant d’autorité et me laisse tomber contre le premier tronc venu. La migraine s’est réveillée. Depuis notre départ, elle a pris gîte au creux de mon crâne. Sous la tempe droite. La plupart du temps, elle veille. Diffuse, mais vigilante. Et il suffit d’un faux mouvement, un jeu de lumière changeant, ou tout simplement une journée trop rude pour qu’elle se déploie. Enserre le front dans un étau. Et me rende presque incapable de coordonner une caravane de quinze personnes qui ressemblent davantage à des mômes perdus qu’à l’élite des serviteurs de l’Académie des Mains. Dans ces moments, seule la lecture m’apporte un semblant d’apaisement. Je sors de ma sacoche de cuir brun un volume usé, aux angles mangés par le temps. Certaines pages semblent sur le point de se détacher.

S’il faut en croire le Manuel des Éclaireurs, notre voyage à travers les plaines de Gründorf ne devrait pas prendre plus de cinq jours. À condition que les soucis matériels cessent de s’accumuler. Entre l’essieu cassé moins d’un jour après le départ, les vers dans les rations et l’épidémie de colique qui nous tord le ventre, nous découvrons les joies du monde extérieur. Je rature furieusement en esprit la tirade que j’ai déroulée devant le conseil, dans laquelle je proposais de me passer de guide jusqu’à l’Avant Poste du Parc Floral. Double stupidité. Nous nous sommes passés d’une aide précieuse et cela n’empêchera pas mes adversaires, s’ils le souhaitent, de dépêcher l’un de leurs agents là-bas. Une personne seule fera le trajet en moitié moins de temps que nous. À condition qu’elle survive. Elle survivra. Bertram aura envoyé quelqu’un qui connaît les routes et l’extérieur. Quelqu’un de la Guilde. Si ça se trouve, les histoires qu’on raconte sur la Guilde sont fondées. Peut-être n’avons-nous pas été assez vigilants. Peut-être les procès en série de l’année dernière ont-ils laissé filer quelques coupables, peut-être les exécutions publiques n’ont-elles pas suffisamment donné à réfléchir.

« Honoré ? »

Je sursaute. Hadrien se tient devant moi, deux mètres dix de déférence. Je lève l’oeil et remarque qu’il a profité de la halte pour passer son écharpe de commis de cuisine. Encore une fois.

« Le repas est prêt, Honoré.
– Merci Hadrien. Mais je croyais vous avoir déjà dit qu’il est inutile de s’embarrasser du protocole pendant le voyage. Attendez que nous soyions à l’Avant-Poste.
– Honoré, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je tiens beaucoup à suivre les règles. C’est encore ce qu’il y a de plus stable dans cet endroit… »

Le gaillard baisse la tête, tandis qu’une pointe de rouge lui monte aux joues. Évidemment. L’habitude, le talisman le plus efficace contre la frousse. Je souris et lui tends la main. Il me remet sur pieds comme s’il aidait un gosse de cinq ans. À sa suite, je traverse le bivouac qui a émergé tandis que je me reposais. Une certaine routine s’est mise en place et, où que nous nous arrêtions, le camp a toujours les mêmes allures. Cette fois-ci ne déroge pas à la règle : ma table a été dressée le plus loin possible des bêtes, en direction du soleil couchant. Je m’assois tandis que Flavia, l’une des plus jeunes Mains, dépose devant moi trois assiettes, légèrement moins garnies que les fois précédentes, manquant au passage de renverser l’une d’elles sur mes genoux. Ou les provisions commencent à diminuer, ou mes difficultés à reprendre mon souffle commencent à se faire remarquer.

« Des légumes séchés, un pâté en croute et du fromage, Honoré, souffle la jeune fille.

– Merci Flavia. Mais je suis borgne, pas aveugle.
– Honoré ? »

Je soupire.

« Rien. Merci beaucoup. »

La môme a un sourire ravi et retourne en trottinant vers l’intendance. Je hausse les épaules. J’ai déjà parlé plusieurs fois à ses parents. La vie civile lui conviendrait infiniment mieux que la servitude. Je me suis heurté à un mur. Une énième histoire de famille qui a servi des magistrats depuis la nuit des temps, et qui continuera à le faire, au mépris des désirs de ses descendants. Comportement typique d’un citoyen d’Angstadt, il n’y a rien à faire. Je cesse d’y penser et attaque mon repas.

La mastication n’arrange pas ma migraine mais je dois reconnaître qu’Hadrien s’est surpassé. On sert pire pitance dans bien des auberges d’Angstadt. Comme à son habitude, le cuisinier traîne son immense carcasse autour de la table jusqu’à ce que je me retourne et lui adresse un signe de la main.

« Félicitations. Comme à d’habitude, c’était excellent.
– C’est trop d’honneur…
– Pas du tout. Demain, nous profiterons de la halte au Parc Floral pour nous ravitailler. Ça devrait rendre les choses plus facile en cuisine…
– Vous y êtes déjà allé, Honoré ?
– À l’Avant-Poste ? Une fois, il y a longtemps. J’accompagnais mes parents.
– À quoi faut-il s’attendre ? Je veux dire… Avec les collègues on s’interroge. On voudrait pas commettre d’impair…
– Ne vous en faites pas. Ça ressemble à la Cité en beaucoup plus petit, c’est tout. Pour le reste, faites comme d’habitude. »

Hadrien hoche la tête, peu convaincu, avant de débarrasser les couverts. Je me lève et m’étire, cherchant à combattre les habituelles courbatures. J’essaye d’en profiter. De graver dans ma mémoire ce moment où mes pires ennuis sont des raideurs dans les membres. Derrière moi, les premières notes de la Vespérale. Et quelques applaudissements. Les Écuyers se sont lancés dans une interprétation très libre de la danse, pour la plus grande joie de leur public. Un peu à l’écart, les plus âgés discutent, lisent ou recopient le compte-rendu de la journée. Un foyer a déjà été allumé, les derniers rayons du soleil peuvent mourir. Cette nuit, ce sera encore une fois un sommeil sans rêve. Depuis le départ, je ne rêve plus. Ethel m’a dit de chérir ces moments.

La matinée du lendemain ressemble à toutes les autres. Le départ est laborieux. À chaque jour un problème différent. Cette fois-ci, les bêtes ont été mal enfermées et ont profité de notre sommeil pour se sauver. Pas bien loin heureusement. Flavia les retrouve en train de brouter paisiblement au sommet d’une colline. Après avoir perdu près de deux heures à les guider vers le camp et à les atteler, nous reprenons la route. Le paysage change rapidement désormais. Le Parc Floral devrait être en vue d’ici la fin de la matinée. J’ai l’impression que je devrais dire quelque chose. Parce qu’un magistrat d’Angstadt a toujours quelque chose à dire. Que ce soit pour l’inauguration d’un nouveau pont, une union ou une expédition folle au bout du monde connu. Je ralentis le pas. Une fois à la hauteur des Mains, je tourne la tête et croise le regard placide d’Octavia. Elle fera l’affaire. Une grande inspiration et je commence, la voix juste assez forte pour que tous comprennent que je m’adresse à chacun d’entre eux.

« Connaissez-vous les origines du Parc Floral, Octavia ? »

Le plus bref des sourires sur les lèvres. Elle a compris.
« Non, Honoré.
– Il aurait été érigé il y a près de trois cent ans par la bourgmestre Alexandrine en cadeau à l’une de ses favorites. Il s’agissait à l’origine d’un jardin dont l’emplacement, l’orientation et une armée de jardiniers permettait la croissances de plantes des plus exotiques. Une fois qu’Alexandrine s’est lassée de sa conquête, elle en a fait un lieu de recherche botanique, ne serait-ce que pour justifier les coûts exorbitant d’entretien. Il a été rattaché à Gründorf lors de la dernière armistice. Il paraît que les négociations le concernant ont duré près d’un mois et demi. Ce que je comprends parfaitement. Vous verrez. C’est un endroit saisissant. Et qui nous permettra de prendre un peu de repos. »

Je termine mon allocution le souffle court. Je n’ai pas l’habitude de parler en marchant. Ou de jouer les Géographes. Il faut absolument que je parvienne à m’attacher les services de l’un d’entre eux à un moment ou l’autre de notre voyage. Mais pas maintenant. Les yeux d’Angstadt sont encore rivés sur moi, même à cette distance. Et la Guilde… Non. Il y a plus urgent que de trembler devant des ombres.

Le soleil est à mi-course quand une rumeur commence à parcourir le convoi. Perdu dans mes pensées, je finis par comprendre ce qu’il se passe lorsque l’un des chevaux les plus peureux du convoi s’arrête et refuse catégoriquement de repartir. Autour de moi, les visages sont fermés, les sourcils froncés. J’avise Hadrien, qui marche à quelques pas, avec une remarquable régularité.

« Il y a un problème ?
– Vous ne sentez pas, Honoré ? »

Non, je ne sens pas. Depuis la première averse, au départ de notre expédition, mon nez s’est irrémédiablement bouché.

« Quoi ?
– Le brûlé. »

En réponse à ce dernier mot, je distingue une volute grise s’élever au-dessus d’une colline. Je déglutis. Un peu trop fort.

« Quelqu’un qui brûle des ordures. Probablement. »

Hadrien fait de son mieux pour ne pas me regarder avec commisération. Insensiblement, il allonge le pas. Lui et le reste de la caravane. Quelque chose est arrivé : l’attente est pire que la confrontation. C’est l’une des premières règles que l’on inculque aux Mains. Ne pas tergiverser, ne pas fuir. Faire face. Faire face quand le vase vous échappe et se brise, faire face quand le dîner brûle, faire face quand les Maîtres ont un accès de mauvaise humeur. Faire face quand l’Amok hulule à votre porte.

Faire face, enfin, lorsque, derrière la colline, s’étend le champ de cendres qui s’appelait le Parc Floral.

Ce n’est qu’après plusieurs heures d’errance dans les décombres que nous découvrons la fosse. Julius a trébuché sur le sol meuble qui s’est écroulé sous son poids. Ses hurlements ne faiblissent plus depuis que nous l’avons extrait de l’amoncellement de crânes carbonisés. Je l’ai confié à mes deux Écuyers les plus robustes avant de poursuivre notre exploration. Le trou est peu profond mais creusée avec soin, au centre exact du Parc Floral. Avant d’être dérangés par la chute de Julius, les crânes formaient une pyramide parfaite. Une démangeaison à l’arrière du crâne. Où ai-je déjà vu ça ?

« Et maintenant ? »

La question qui frémissait sur toutes les lèvres a fini par fuser. Hachée, branlante. Je ne sais pas qui l’a posée, peu importe. À nouveau ce sentiment poisseux de fatigue. Ça devait être pénible. Dangereux. Mais pas si compliqué. Pas pour tout. Je n’ai pas envie d’expliquer à mes gens pourquoi ils se trouvent plongés jusqu’aux chevilles dans un jardin de poussière grise, d’où ne dépassent pas même les vestiges d’un bâtiment. Pourquoi la première merveille de Gründorf n’est plus que cendres et crânes noircis.

« Qu’est-ce que tu croyais ? Tu crois vraiment que le conseil t’a laissé partir sur la vertu de ta seule éloquence ? Tu les croyais vraiment convaincu du danger ? L’Amok les terrifie, évidemment. Mais tu crois qu’ils voyaient en toi, le Magistrat Hans Brennan, leur sauveur ? Tout est lourd en-dehors d’Angstadt. Tout est laborieux. Et tu es le seul à avoir été assez vaniteux pour vouloir t’y confronter. »

« C’est un rituel. »

Nous nous retournons tous d’un même mouvement vers Flavia. La jeune fille se tient à l’extrême bord de la fosse. La tête légèrement penché sur le côté, elle considère le charnier avec un intérêt poli. Le même qu’on aurait pour un nid abandonné ou un arbuste. Plus la moindre trace de gaucherie dans son attitude. Elle semble tout à fait à sa place. Les cendres n’ont même pas maculé son fichu blanc.

« Qu’est-ce que tu dis ?
– J’ai lu ça dans un livre d’Histoire, Honoré. La purification par le feu. Lors des grandes épidémies d’avant l’Archange. Quand une ville était touchée, des inquisiteurs dé… décrétaient la purification. Pas un seul habitant ne devait y échapper. Ils étaient exécutés, leurs corps brûlés et les crânes disposés en… ça.
– Pyramide.
– C’est ça. Pyramide. Comme avertissement Quand l’Archange est arrivée, elle a mis fin à ça. Ou alors c’est le contraire, je ne sais plus bien. (les traits de son visage se durcissent) Je crois… Je crois que c’est dans la Loi. »

Décharge électrique. C’est donc ça. Derrière moi, j’entends le grincement d’un coffre que l’on ouvre. Ils savent. Je serre des poings moites. Et c’est d’une voix à peine tremblante que je demande à ce que l’on m’amène les bougies.

Autour de moi, des Mains s’activent. Le siège, les rouleaux, le candélabre. Au fond de l’unique chariot fermé, quelque chose bouge. La sueur s’amoncelle au creux de ma nuque et coule le long de ma colonne vertébrale. Mes jambes ne me portent plus, je tente de m’asseoir sur le coussin cérémonial sans m’écrouler. J’inspire. Quelques cendres volent encore dans l’air et me touchent aux poumons. Une quinte de toux me plie en deux, jusqu’à ce que je sente deux doigts posés sur mes épaules. Ça sent l’humidité, l’encre et le talc. Le plus lentement possible, je tourne la tête.

La Loi m’adresse son sourire vide tandis qu’Hadrien glisse les rouleaux entre ses doigts parcheminés. Devant mes yeux, dansent les flammes au-dessus desquelles plane une épaisse fumée. Je porte les doigts à mes tempes, les presse légèrement tout en inspirant : la langue légale m’envahit les papilles, la bouche, le corps. Les caractères s’inscrivent sur la peau grasse. La colonisation commence, il n’y a plus de place.

Nous sommes l’Histoire. Nous sommes tout ce qui a été depuis les Ténèbres de l’Ezia Polaris. Nous sommes l’âge de l’Amok et l’Archange. Nous sommes le Verbe. La Loi récite et nous vivons. Vous construirez près de l’eau. Les campements et la guerre des murs. Vous apprendrez l’art de la diplomatie. Le règne des deux sœurs et l’extraction de la première relique. La Ville Monde. La première peste. Vous vivrez séparés par mon glaive. Le grand silence et l’âge du retour. Les épidémies. Vous serez purifié par le feu. Les premières grandes familles, les hiérarchies et la corruption. Et le silence, le silence, plus de Voix pour dicter.

« Ici ! »

Nous sommes l’Histoire, nous sommes à peine effleurées. Nous exigeons davantage, nous voulons tout. Nous leur devons tout. La place nous manque, il nous faut nous étendre. Il leur faut savoir, percer les Ténèbres. Nous sommes la Loi, nous sommes tellement plus : nous sommes les Lettres, le Sacré, le flux d’informations. Que le corps se dissolve, que le sol nous accueille et que tout retourne aux premières données. Alors seulement ils seront libres.

Mais le rire. Le rire surgit toujours, à la fin. Ce ne sera pas cette fois-ci non plus. Le glaive coupe et tranche. Le corps bascule au sol et nous retournons au Néant.

Le goût de la bile n’a pas encore quitté mes lèvres lorsque je convoque Hadrien sous la tente où l’on m’a allongé. Il est pourvu des trois qualités que je recherche actuellement : une excellente mémoire, une absence totale d’imagination et un seau. Le colosse entre d’un pas trainant tandis que je lève péniblement la tête.

« Vous vous sentez mieux, Honoré ?
– Pas de politesses, Hadrien, pas vous. Nous n’avons pas le temps. Qu’est-ce que j’ai dit ?
– Beaucoup de choses. »
Geste d’impatience. Je ne suis pas sûr de rester conscient bien longtemps, je n’ai pas le temps de rabrouer mon cuisinier.
« Au sujet des crânes.
– Vous avez dit que c’était un « dernier recours ». Que les inquisiteurs en avaient abusé. Que la Parole de l’Archange avait été dé… dé…
– Détournée ?
– Non.
– Dévoyée.
– Voilà. Et aussi que personne ne devait brûler le corps d’un semblable. Que c’était une abomination. Ensuite vous êtes tombé par terre. Et vous vous tordiez, vous deveniez… autre chose et ensuite il y a eu une Aurore – je crois qu’on appelle ça comme ça quand la Lumière vous sauve – et… »

Je secoue une main fébrile vers le seau de bois qu’Hadrien n’a pas encore lâché et vide ce qui me reste dans les entrailles. La plupart des magistrats s’habituent à la possession à la troisième ou quatrième fois. Je les envie. Il me faut encore un long moment à errer entre l’évanouissement et des crises de vomissements pour que je parvienne enfin à me redresser. Rassemblant ce qu’il me reste de dignité, je sors de mon abri pour donner les ordres. Ou plutôt, donner à la seule décision possibles les apparences d’un choix. Nous poursuivrons jusqu’à Gründorf, sans guide. Et nous camperons le plus loin possible du Parc Floral. Je ne fais pas à mes gens l’insulte de chercher un prétexte. Il ne me vient pas à l’esprit que quiconque souhaite rester un instant de plus en ces lieux.

Le plus difficile est de s’arracher au lieu. Le contourner prendrait trop de temps. Il faut subir le spectacle des bêtes peinant dans la cendre, détourner son regard de la fosse que personne n’a eu le courage de reboucher. Il me faut trouver le courage de saisir une plume et de barrer rouge vif trois pages du Manuel des Éclaireurs. Ce soir je décrirai ce que j’ai vu et je remettrai ma copie du guide à la première bibliothèque que je trouverai. Le simple fait d’imaginer la réaction du Conservateur me fait froid dans le dos.
Le reste de l’après-midi s’écoule dans un silence pesant. Beaucoup viennent de vivre le spectacle de leur première possession. Qu’il s’agisse d’un acte éminemment respectable ne change rien à la violence de l’expérience. Autour de moi, la distance s’accroit, et le respect n’y est pour rien. Je pourrais le prendre avec détachement, si je savais ce qui nous attend. La destruction du Parc Floral a plongé le reste du voyage dans les brumes. Le Manuel des Éclaireurs est caduque, et je m’attends presque à ce que le sol finisse par se déliter sous nos pieds.

Il fait pire.

La nuit est presque là lorsque nous atteignons un bosquet d’arbres malingres. À défaut de nous trouver à couvert, nous pourrons au moins nous abriter des intempéries. Je m’apprête à proposer une halte lorsque des cris affolés retentissent. Je me retourne et reste figé de stupeur. À l’arrière de notre groupe, s’étend désormais, à perte de vue, une vaste muraille de fer forgé. Hadrien pousse un juron et je me retourne vers lui, presque résigné. L’obstacle s’étend désormais tout autour de nous.

« Qu’est-ce que c’est ? Honoré qu’est-ce que c’est ? »

J’aimerais répondre. J’aimerais répondre n’importe quoi. J’en suis incapable. Je sens à nouveau la nausée me monter à la gorge, lorsqu’une ombre dégringole du haut de la palissade.

La peur. Quelque chose de primitif, qui hurle au plus profond me saisit. Ma main brandit déjà le mousquet tandis que les Écuyers se ruent sur leurs lances. Un premier javelot file avec un sifflement aigu pour se planter dans un arbre. Un choc mat et puis à mes oreilles, le plus beau rire du monde.

J’arrête de respirer.

Elle est à côté de moi à présent. Elle est très grande, très blonde et très belle. Elle est toute en lames et en dents. Elle sent la cendre et le sang. Et déjà je sais. Tous, nous le savons. Le même cri, la même haine sort de toutes les poitrines.

« C’est toi ! »

C’est toi le Parc Floral. C’est toi les cendres, les crânes, la pyramide. C’est toi la mort. C’est toi la cérémonie, la bile, la peur qui nous tord le ventre. C’est toi, impardonnable, l’incertain.

La femme rit à nouveau. Un rugissement. Octavia se précipite sur elle, matraque à la main. Et se retrouve projetée en arrière. Loin. Elle heurte le métal qui résonne. Puis un coup de feu. Mon coup de feu. J’ai tiré à bout portant. Sans me rendre compte que, déjà, une main me broie le poignet. Mais ce n’est pas une main. Une main n’emprisonne pas dans la roche, une main ne vous enflamme pas jusqu’à l’épaule, une main ne fait pas hurler de la sorte. Je tombe à genoux. Des yeux très bleus s’approchent de mon visage tandis que je me débats, puisque c’est tout ce qu’il me reste

« Alors voyons. Est-ce que je t’aurais laissé filer ? »

La femme me serre contre elle, me traîne dans un coin de notre prison métallique. Je relève la tête, hébété. Je ne reconnais plus aucun des visages autour de nous. C’est laid, la peur et la colère mêlées. Elle s’en fiche. Elle fourre son nez au creux de mon épaule et prend une large inspiration.

« Non. Toi ce sera… Oh ! Non ! Ce n’est pas vrai ? Toi ? Vraiment ? »

Je m’écroule au sol tandis qu’elle relâche sa prise. L’espace de quelques secondes il n’y a plus rien que le silence. Celui d’après un cauchemar. Et puis un cri, bref. Pas trop fort, juste une information. Le bruit de quelque chose d’inanimé qui tombe dans l’herbe. Flavia bascule. Le sang s’écoule de sa gorge et de son poignet gauche. Coupé net.

La femme réapparaît à mes côtés. Elle se passe distraitement une main dans les cheveux. Celle de Flavia.

« Sorcière ! »

Cette fois, Hadrien a avancé dans les ombres et l’a prise au dépourvu. La lance pointe avec une précision mortelle vers l’abdomen. S’enfonce. Dans un nuage de brume. Le membre coupé roule dans l’herbe, tandis que la paroi de métal ondoie dans l’air du soir avant de disparaître. Quelque chose bat des ailes à mes oreilles

– Le code de la capsule est vingt-trois cinquant-neuf.

et s’éloigne dans un coassement moqueur.

Silence.

Nous ne sommes plus que quatorze. Quatorze et un cadavre d’enfant.

J’ai mal à la tête.

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